Seule la mer, Amos Oz

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Amos Oz est mort le 28 décembre 2018. Ce texte est paru dans le Continuum n°15/16, la Revue des Ecrivains Israéliens de langue française

En hommage à Amos Oz

Seule la mer est pour moi le meilleur livre d’Amos Oz, en tous cas celui que je préfère. Je l’ai d’abord lu en français, – il a été traduit en français en 2002 par Sylvie Cohen-, tellement apprécié que je l’ai relu ensuite en hébreu et que je l’ai offert à grand nombre de mes amies. A la mort d’Amos Oz, le 28 décembre 2018, je l’ai relu. Bien que le livre soit sorti en hébreu en 1999, alors qu’Amos Oz avait soixante ans comme le narrateur si présent dans le livre, il n’a pas pris une ride.

Seule la mer, c’est plus de cent cinquante textes d’une longueur de quelques lignes à au plus deux pages, chacun ayant un titre. Chaque texte pouvant se lire seul. Des vers ou de la prose, des rimes et de la poésie. Des titres comme : Un moustique, Des papillons à une tortue, Et que se cache-t-il derrière l’histoire ?, Ensuite, il déambule quelque temps avant de reprendre le boulevard Rothschild. Pas d’unité ni de temps ni de lieu ni de style.  Une Mary Poppins littéraire qui sortirez de son grand sac de l’inspiration biblique, du sexe, un sorcier  grec, la mer, le froid, une prostituée, le Sri Lanka, un escroc, un scénario, le roi David, la rue Melchett, Zelda la poétesse, le cancer. Une écriture très sensuelle, charnelle et une ambiance magique, à la limite du fantastique, entre le mystère et la farce, le tout écrit avec beaucoup d’humour, un humour qui peut même devenir sarcastique quand Amos Oz parle du narrateur.

Amos Oz était un conférencier très doué et il y a quelques années,  j’ai assisté à une de ses conférences-lectures en hébreu sur Seule la mer à Beit Ariela, la Bibliothèque de Tel Aviv. Amos Oz a dit alors qu’il avait essayé d’écrire le livre comme s’il écrivait une partition. Beaucoup des titres du livre ont un rapport avec la musique adagio, nocturne, scherzo… Que c’est de la prose, de la poésie, un récit de voyage, un roman. En tous cas, un problème pour les bibliothécaires qui ne savent pas sur quelle étagère l’installer. Il a voulu écrire une romance, s’est inspiré de la poésie des troubadours, un madrigal. C’est un livre qui contourne Jérusalem, a-t-il dit. Il voulait se reposer de Jérusalem. Et donc, l’action se passe entre Bat-Yam, Tel Aviv, le Bhutan, les montagnes du Tibet. Un livre où il a écrit les dialogues qu’on mène tous dans nos tête avec d’autres personnes. Amos Oz les désigne par le terme de mono-dialogues. Un livre-chorale où on entend les mono-dialogues des personnages vivants, des morts et ceux du narrateur. 

Un narrateur qui se met en scène et qui développe la notion de narrateur fictif : Mais quelle est donc l’intention du narrateur ? Eprouve-t-il du ressentiment ? Son sang bout-il, son coeur frémit-il et sa chair se hérisse-t-elle sur le seuil ? Tiens, il a dressé une liste de mots. p.61 Le narrateur dit connaître la plupart des personnages et il s’invite dans le salon et la vie de ses personnages. Pour ma part, en tant que lectrice, je lis en mêlant les éléments biographiques de la vie de l’auteur que je connais depuis Histoire d’amour et de ténèbres, l’impact du suicide de sa mère sur sa vie, son passage à Arad et au kibboutz.  Mais comme Amos Oz écrit souvent, dans un désabusement existentiel : Qu’importe.

On retrouve de manière allusive tous les thèmes d’Histoire d’amour et de ténèbres, et surtout le terrible sentiment d’abandon. J’ai aussi relu Mon Michaël et j’ai découvert que la mère d’Amos Oz s’y trouvait déjà. Comme le dit si bien Amos Oz, sur le rythme du Shema Israël

L’enfant né d’une femme porte ses parents sur ses épaules. Non, pas sur ses épaules. En lui, toute sa vie. (…) Où qu’il aille, il porte ses parents, il les porte en se couchant, en se levant, s’il vagabonde au loin ou s’il reste en place. p.108

Après avoir lu Seule la mer, je vous conseille de vous installer sur une terrasse avec du fromage et des olives, deux éléments centraux dans le livre et si possible de regarder la mer ou de l’imaginer.

A moins qu’une envie vous prenne :

L’envie me prend

Le soir. La pluie tombe sur les collines nues du désert. La craie, le silex et l’odeur de poussière mouillée après un été torride. L’envie me prend d’être ce que j’aurais été si j’avais su ce que tout le monde sait. Etre avant la connaissance. Comme les collines. Comme une pierre à la surface de la lune. Posé là sans bouger, confiant en la longévité des livres.