XIXe siècle: la Palestine, terre d’immigration

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Douzième épisode de notre feuilleton historique “Renaissance d’une nation: Les Juifs de Palestine, de l’Antiquité à l’apparition du mouvement sioniste.”  par Nathan Weinstock.  

XIXe siècle: le Yichouv à  l’ère des réformes ottomanes

Au début du  XIXe siècle, la Palestine, région du Bilad al-Cham (pays de Syrie) qui ne constitue alors en aucune manière une unité territoriale distincte, se trouve plongée dans une situation désastreuse. Fuyant la pression fiscale insupportable exercée par al-Djazzar et l’insécurité générale engendrée par les pillages incessants des Bédouins, les fellahs abandonnent leurs villages pour se retrancher dans les hauteurs. Et cet exode rural massif entraîne la désertification du pays: au moins un quart des  surfaces cultivées ont été abandonnées. A ce recul général de l’économie, qui s’accompagne d’un effondrement institutionnel, succède l’invasion du pays en 1831 par l’armée égyptienne d’Ibrahim Pacha, fils adoptif de Méhémet Ali. Les réformes qu’entend introduire l’Egypte, soucieux d’entreprendre la modernisation du pays (notamment l’introduction d’un impôt par tête d’habitant, vécu comme humiliant parce qu’analogue à la djizya que sont tenus d’acquitter les dhimmis et parce qu’elle aboutit à la mise sur pied d’égalité des différentes confessions religieuses) déclenche une révolte des fellahs, entraînés par Mohammed Damour, à laquelle succède un soulèvement druze. Dans le sillage de cette insurrection, d’effroyables massacres ainsi qu’une orgie de viols et de pillages s’abattent sur la population juive de 1834 à 1838 à Safed et à Hébron, la communauté de Tibériade y échappant de justesse.

1840 : restauration du pouvoir ottoman, l’ère du Tanzimat  

Il faudra attendre la reprise en mains du pays par le pouvoir ottoman – après le départ des forces égyptiennes – pour voir sortir le pays de sa prostration. Décollage économique favorisé par la lutte contre les pillards bédouins et la politique de sédentarisation des nomades. S’ouvre alors  le Tanzimat, l’ère des réformes (est notamment proclamée l’égalité entre dhimmis et sujets musulmans). Et, à la faveur de la Guerre de Crimée (1853-1856), l’on assiste alors à une véritable renaissance économique marquée par l’extension et l’intensification de la production agricole (exportation d’huile d’olives, de savon, de céréales…).

Ce redémarrage économique s’accompagne de profondes transformations structurelles de la société palestinienne. En 1858 est promulgué, conformément à la politique de consolidation et de modernisation du pouvoir, le Code foncier ottoman qui vise à accroître la production agricole, à stimuler la productivité par l’extension de la propriété privée dans les campagnes et à raffermir les bases de l’impôt. Réforme qui aura pour effet la constitution de vastes propriétés terriennes – principalement dans les zones de remise en culture – au profit d’une classe oisive de notables, la strate des familles ayan, couche de grands propriétaires absentéistes résidant généralement en ville qui vont se substituer aux cheikhs traditionnels. En effet, comme les cultivateurs redoutent que l’inscription au cadastre n’entraîne leur assujettissement à des impôts ruineux ou leur inscription sur la liste des conscrits, ils font enregistrer leurs terres au nom de leurs clans. Cet état de choses a pour conséquence que, dès cette époque, sur  le plan juridique les fellahs se voient dépossédés de leurs terres dont ils ne sont plus propriétaires selon le cadastre. Simultanément, on voit émerger dans le pays une couche de commerçants composée pour l’essentiel d’Arabes chrétiens, d’Arméniens et de Juifs sépharades.

La Palestine, terre d’immigration 

Au début du siècle, le pays compte de 250.000 à 300.000 habitants dont environ 6.000 Juifs. Minorité composée, comme on l’a vu, des descendants des Judéens autochtones auxquels est venue s’ajouter au fil des siècles une immigration juive ininterrompue en provenance de Babylone et de Mésopotamie, de Perse, du Maghreb et du Yémen – animés par l’espérance messianique -, de Juifs sépharades, d’immigrés d’Europe centrale et orientale – suivis aussi bien par des groupes de ’Hassidim  que par des partisans du Gaon de Vilna- ainsi que d’Angleterre, de France et d’Allemagne. A partir des débuts du XIXe siècle des vagues migratoires juives successives viendront grossir cette communauté. A l’immigration des Juifs dévots d’Europe de l’Est, qui se poursuit, s’ajoutent alors de nouveaux arrivants originaires du Yémen où l’exaltation messianique est récurrente, d’Afrique du Nord (Algérie et Maroc) ainsi que de l’ensemble du royaume ottoman. Par ailleurs, l’expansion russe en Asie centrale et au Caucase déclenche de son côté une migration notable en provenance de l’émirat de Boukhara et de Géorgie. La communauté juive se concentre pour l’essentiel dans les quatre « Villes Saintes », mais s’installe également – c’est notamment le cas des Juifs du Maghreb –  à Acre, à Jaffa et à Haïfa.

Il faut observer toutefois que cet afflux d’immigrants juifs coïncide avec une immigration musulmane (et accessoirement chrétienne) massive. Rien qu’entre les années 1862 et 1882, sous l’impact de l’immigration en provenance des Balkans et du Caucase, la population musulmane de l‘empire ottoman s’est accrue de pas moins de 40%. Ce véritable déferlement d’immigrés musulmans est venu se superposer aux vagues précédentes de nouveaux arrivants  de même confession, qui n’ont jamais cessé : Bédouins sédentarisés originaires des pays voisins, clan des Amir ou Cheikh Abd al-Rahman qui s’installe à Hébron, originaires de Transjordanie, fellahs d’Egypte et de Soudan venus fonder des hameaux autour de Jaffa (comme le village de Cheikh Younis), habitants de Damas ou d’Alep, sans-travail en provenance du Hauran en Syrie, militaires et mercenaires druzes libanais, marocains (c’est également à des immigrés du Maroc que l’on doit le quartier moghrabi à Jérusalem), bosniaques, albanais, turcs ou turcomans. Sans oublier les milliers d’Algériens (ils seront 13.000 à la fin du siècle et forment alors la majorité de la population arabe de Safed) qui ont accompagné l’Emir Abd-el Qader venu se réfugier en Palestine ou les tribus entières de Circassiens, de Kurdes et de Turcomans venues s’y établir, à l’instar de la tribu caucasienne des Abou-Ghosh contrôlant l’accès à Jérusalem. Ajoutons-y les clans de notables achraf , qui se revendiquent de la famille du Prophète et admettent de la sorte retracer leurs origines dans la péninsule arabique, ce qui pourrait bien être également le cas des confédérations de villageois Qays et Yamani de même origine.  Autrement dit, la population arabe de Terre Sainte s’avère être issue de la fusion de la population locale et de ces diverses vagues successives d’immigration.

Jérusalem sort de sa torpeur provinciale 

La renaissance économique du pays se fait également pleinement sentir dans la Ville Sainte. Epinglons à titre illustratif quelques dates significatives :

1840: Jérusalem est rattaché aux ports de la Méditerranée via la ligne de chemin de fer vers Jaffa

1841 : ouverture des premiers consulats européens

1844 : fondation de l’English Missionary Hospital

1852 : Inauguration du premier service postal par l’Autriche

1860: le sentier montagneux menant à la ville est rendu accessible aux calèches et le pasteur Ludwig Schneller acquiert un terrain pour ouvrir un orphelinat destiné aux enfants qui ont survécu aux massacres des chrétiens au Liban

1862 : ouverture du complexe édifié par la Russie pour accueillir les pèlerins orthodoxes

1865 : introduction du télégraphe, inauguration d’une liaison par diligences avec Jaffa

1873 : le Pacha de Jérusalem y fait construire une hôtellerie

1892 : ouverture de la liaison par chemin de fer

Un avilissement permanent : la dure condition de dhimmi

La condition du dhimmi juif en Palestine relève de l’avilissement permanent. Guedaliah de Siemiatycze, qui avait participé à l’aventure de la « Sainte Fraternité » en 1700, nous en a laissé la description suivante : « Les Arabes se conduisent en parfaits voyous vis-à-vis des Juifs et se comportent avec scélératesse à l’égard de tout enfant d’Israël dans les rues de la ville ». De son côté, en 1743 le chroniqueur Mendel Mann Amelander rapporte que « les Arabes n’autorisent pas les Juifs à marcher sur les bas-côtés de la rue, mais uniquement au milieu de la route à l’endroit qu’empruntent les chevaux ».

La guerre d’indépendance hellène en 1821 aura pour effet d’accentuer l’animosité ressentie par les musulmans envers les dhimmis. Haine qui éclatera dans toute son horreur lors des massacres antichrétiens perpétrés à Naplouse (1856) et au Liban (1856). Et  l’Affaire de Damas (1840) voit les Juifs accusés de meurtre rituel, accusation chrétienne reprise sans broncher par les musulmans, notamment à Jérusalem.

En 1839, le vice-consul anglais Tanner observait qu’à Jérusalem « le Juif n’ [était] guère plus estimé qu’un chien ». Et, effectivement, lors des premières émeutes antijuives qui éclatent à Jérusalem en 1920 après l’occupation britannique, le mot d’ordre récurrent des manifestants sera al-Yahoudna kalabna (« les Juifs sont nos  [!] chiens »), affirmation de l’infériorité congénitale de l’Autre, soit le type même du préjugé que Frantz Fanon dénonçait comme relevant de la déshumanisation et de l’ « animalisation » : indice de ce que le statut du dhimmi juif, ainsi bestialisé, relevait d’une sorte de colonialisme intérieur. Même Karl Marx saura surmonter sa répulsion  coutumière envers ses origines lorsqu’il constate en 1854 dans le New York Daily Tribune que « rien n’égale la misère des Juifs à Jérusalem ».  Le hareth al-yahoud – le quartier juif de Jérusalem – se présente alors comme un véritable cloaque, encombré de cadavres de chiens, de chats et même de chameaux crevés, caractérisé par une misère extrême, foyer d’infections et d’épidémies que le consul français caractérisait en 1865   d’« amas de saleté et d’infection » et dont la population est exposée à des épidémies récurrentes.

Nathan WEINSTOCK

Du « Vieux Yichouv » à la nation israélienne : un parcours bimillénaire 

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Pour en savoir plus, lisez le livre de Nathan Weinstock, “Renaissance d’une nation: Les Juifs de Palestine, de l’Antiquité à l’apparition du mouvement sioniste”

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Lire la première partie: Du vieux Yichouv à la nation israélienne, un parcours bimillénaire
Lire la deuxième partie: Les communautés de la Diaspora, un attachement indéfectible à la Terre d’Israël
Lire la troisième partie: Présence juive en Terre Sainte et tradition islamique
Lire la quatrième partie: La condition des Juifs de Terre Sainte après la conquête arabe
Lire la cinquième partie: La minorité juive sous les Fatimides, les Croisés puis les Mamelouks
Lire la sixième partie: Le Yichouv après la conquête ottomane
Lire la septième partie: Exaltation messianique et dissidence caraïte
Lire la huitième partie: XIIIe siècle: Les premières vagues d’immigrants, le renouveau du Yichouv 
Lire la neuvième partie: L’exode sépharade vers la Terre Sainte
Lire la dixième partie: Reprise et intensification du mouvement migratoire à partir de 1700
Lire la onzième partie: Les Juifs du Palestine au XVII et XVIIIe siècles