En marchant, en écrivant : Quadrille yéménite

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A propos du projet Tel Aviv, en marchant, en écrivant

Vendredi, début d’après-midi, je dois aller au Shouk HaCarmel, au marché, ce que j’essaie de ne jamais faire à cette heure, par peur d’être happée par la foule mais je n’ai pas le choix, il manque des ingrédients pour le couscous que ma mère est en train de préparer. Un couscous que je reçois comme une bénédiction. Je décide donc de profiter de la situation pour faire une promenade intentionnée, une promenade les sens en éveil, une promenade à raconter. Je vais, avant d’arriver à la rue principale du Marché, la rue Carmel, quadriller une partie des ruelles du Kerem HaTeimanim, le Vignoble des Yéménites, construit à la fin du XIXe siècle alors que Tel Aviv n’existait pas encore. Un joyeux mélange de bâtisses presque en ruine, de maisonnettes modestes et de bâtiments tout juste rénovés.

Je croise ainsi des rues-acronymes, la rue Yishkon pour Yaakov Shlomo HaCohen, le fondateur de l’Union des travailleurs yéménites arrivé du Yémen en 1913 et la rue Malan pour Moshe Levy Nahum, un notable yéménite responsable du quartier et propriétaire d’une imprimerie.

Dans la rue Yishkon, se trouve la délicieuse cuisine de Nehama où tous les vendredis, de jeunes musiciens improvisent au oud, à la guitare ou à la flûte. Plus loin, des tables encombrent la rue, c’est le houmous de Shlomo et Doron, une institution. Quand je passe le matin en semaine, je les vois trier avec application les pois chiches et effeuiller le persil. Ils préparent d’énormes marmites de houmous. Quand les marmites sont vides, ils replient les chaises et ferment leur restaurant non sans avoir d’abord savonné le sol avec application. Plus loin dans la même rue, le café de Monsieur Cohen qui se prend quelquefois à émettre des vocalises et à chanter des airs d’opéra.

J’essaie de passer dans toutes les rues de mon quadrillage mais je m’embrouille, reviens sur mes pas.

Je tourne à droite dans la rue Kerem HaTeimanim, la rue qui porte le même nom que le quartier, le vignoble des Yéménites, fondé avant Tel Aviv, sur des terres achetées par la famille Shloush, la famille qui est aussi à l’origine de la construction de Nevé Tsedek. Le quartier yéménite sera rattaché à Tel Aviv seulement en 1921.

A ses débuts, c’était presque un bidonville, bâtiments peu élevés, cours intérieures, ruelles étroites, construction de bric et de broc, un vignoble de carton.  Avant et pendant la Guerre d’Indépendance, les habitants ont souffert des tirs de snippers postés dans le minaret de la mosquée Hassan Beck tandis que les Juifs recherchés par la police anglaise y trouvaient refuge.

La rue Tarmav longe le grand parking du marché. Malgré les apparences, ce n’est cette fois pas un acronyme mais une date : 1882, l’année de la première Alyah, de la création de Rishon L’Sion, de Petah Tiqva, de Rosh Pina, et qui a vu l’arrivée d’un groupe important de Juifs du Yémen.

Je tourne à droite. Me voici dans la rue Kanféi Nesharim. Des vieux Yéménites assis en cercle écoutent de la musique traditionnelle tandis que certains jouent au jacquet. Sur les ailes des aigles, c’est le nom de code de l’opération aérienne qui a amené les Juifs du Yémen en Israël en 1949 et en 1950,  opération aussi appelée Tapis volant. Il s’agit d’une citation biblique : Je vous ai portés sur des ailes d’aigle et amenés vers moi (Exode 19, 4)

Le sol de la rue YomTov a été peint en rouge pour que le sang qui s’écoule de la rue des bouchers soit moins ostentatoire.

Dans la rue Haïm Habashouh, du nom d’un écrivain… yéménite bien sûr, une maison décorée de coquillages, un ensemble très naïf, l’équivalent local et modeste du Palais du Facteur-Cheval. Plus loin, une maison ornée de mosaïques et encore plus loin, une autre avec une fresque enfantine.

Des « yéménites de souche », des enfants philippins qui s’interpellent dans un hébreu parfait, des touristes, des groupes de photographes amateurs. Beaucoup de Français. Le quartier aurait été rebaptisé le Vignoble des Français. De beaux bougainvillées. Une jungle de fils électriques de différentes épaisseurs et couleurs me font penser à des photos de Raymond Depardon. Après avoir vu une exposition de ses photos en couleurs au Grand Palais, je lis son livre Errance. Il dit qu’il faut partir, être loin de chez soi, pour pouvoir errer. Je prétends le contraire.

La rue Iye Kapach, rabbin de Sanaa, grand orfèvre, qui a entretenu une correspondance soutenue avec le rav Kook. La rue Nahliel, du nom d’un quartier yéménite près de Hadera. La rue Kehilat Aden, la communauté d’Aden, l’une des grandes communautés juives du Yémen. Au Yémen, dit-on, il ne reste que deux cents Juifs.

Et dans ces petites rues de Tel Aviv résonnent tout à la fois le renouveau d’Israël et la nostalgie de millénaires passés sous le ciel de Sanaa et d’Aden et le souvenir d’un royaume juif du Yémen perdu.

Ru du Kerem HaTeimanin, du Vignoble des Yéménites

Maison-coquillages du Kerem HaTeimanim à Tel Aviv

Maison décorée de mosaïques dans le quartier yéménite de Tel Aviv

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Tel Aviv, En marchant, en écrivant: Marche n°13

Distance parcourue: 1 kilomètre

Seule 

Date: 2 Shevat 5774/ vendredi 3 janvier 2014

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