Reprise et intensification du mouvement migratoire à partir de 1700

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Dixième épisode de notre feuilleton historique “Renaissance d’une nation: Les Juifs de Palestine, de l’Antiquité à l’apparition du mouvement sioniste.”  par Nathan Weinstock.   

Reprise et intensification du mouvement migratoire à partir de 1700

     A partir du tout début du XVIIIe siècle les vagues d’immigration juive en Terre Sainte vont se succéder. Notons que ces courants migratoires successifs qui se manifesteront tout au long du siècle ne doivent rien à des persécutions : elles sont uniquement motivées par l’attrait qu’exerce la perspective du retour à la Terre Promise.

Le coup d’envoi : l’arrivée des membres de la ’havourah kedochah 

L’afflux le plus impressionnant est le fait d’un mouvement ascétique né en Pologne et en Lituanie, la ’havourah kedochah (« Sainte Fraternité ») que dirigent le rabbin Juda ‘Hassid ha-Levi et le sabbataïste ’Haïm Mala’h (« l’Ange »). Les membres de cette société, qui disposent du soutien de plusieurs rabbins éminents – nonobstant les rumeurs relatives aux convictions hérétiques de Mala’h – ainsi que de nombreux mécènes, se proposent de rejoindre Eretz Israël pour y attendre l’arrivée imminente du Messie à Jérusalem. Ils soulèvent des vagues d’enthousiasme sur leur passage dans les communautés juives de Pologne, de Bohême et d’Allemagne.  Et en l’an 1700 ils sont quelque 1.500 à 1.700 à s’embarquer pour la Terre Sainte à Constantinople et à Venise. Un millier d’entre eux ont survécu au voyage et  s’installent à Jérusalem dans le quartier le plus misérable de la ville.

Toutefois les initiateurs de l’entreprise avaient sous-estimé les frais de l’entreprise et les nouveaux arrivants devront faire face à d’immenses difficultés financières, ce qui entraînera le départ forcé des Juifs ashkénazes de Jérusalem. C’est alors que se manifeste la solidarité de la Diaspora : dans un premier temps une association d’aide aux Juifs envoie des secours de Constantinople. Elle décide ensuite de constituer un comité de « Représentants d’Eretz-Israël à Constantinople» (Pekidé Eretz-Israël be-Kouchta) pour organiser un système rationnel de collecte et de distribution de fonds en liaison avec la communauté séfarade d’Amsterdam. Y contribuent également les Juifs de Livourne ainsi que les communautés ashkénazes européennes (Francfort, Prague et Vienne). Le comité de Constantinople se charge aussi de l’organisation de pèlerinages juifs en Palestine : et à partir de 1730 environ, plusieurs centaines de Juifs –  originaires pour la plupart de Turquie, mais aussi d’Italie et d’Afrique du nord – y affluent chaque année. Certains décident même de s’y fixer.

L’apport sépharade 

Cette première vague d’immigration messianique du siècle sera  suivie par d’autres groupes inspirés par ce même mysticisme en 1746, en 1777 ainsi qu’au cours des deux dernières décennies du siècle. Désormais c’est une véritable dynamique qui s’est enclenchée.  Et à partir des années 1740 l’on assiste, à Jérusalem et accessoirement dans les trois autres « Villes Saintes » (Hébron, Safed et Tibériade), à une authentique renaissance juive.

A Jérusalem, dont la population juive est désormais exclusivement sépharade suite à l’exode forcé des Juifs ashkénazes, se développe une vie religieuse intense à forte composante mystique. De nombreuses académies talmudiques y sont fondées : on n’en compte pas moins de 39 à la fin du siècle. Les immigrés juifs y affluent, surtout à partir des années 1740, quoique l’on ne compte que peu d’Ashkénazes dans la ville (au milieu du siècle ils ne seront qu’une cinquantaine sur 10.000 habitants juifs). Parmi eux, un groupe de conversos du Portugal revenus à la foi juive ainsi qu’une brochette de personnalités d’envergure : des rabbins d’Italie, du Maroc, du Yémen et de Turquie. L’enseignement dispensé au sein de la yechivah Beth-El, fondée par Guedalya Hayoun en 1737, stimule l’espérance messianique. Et le rayonnement de cette institution resserre les liens entre Jérusalem et les judaïsmes d’Orient du Maghreb. C’est le Yéménite Chalom Mizra’hi Charabi qui succédera à Hayoun à la tête de l’institution.

Mais Jérusalem n’est pas la seule ville à bénéficier du climat de renouveau et de la reprise de l’immigration. Dès 1741, le rabbin marocain ’Haïm Ben Attar, accompagné d’une trentaine de disciples marocains et italiens, ouvre une yechivah à Acre en apprenant que la peste sévit à Jérusalem, qui était sa destination première. Tibériade aussi allait connaître un nouvel essor sous la direction du rabbin ’Haïm Aboulafia, natif de Hébron installé à Smyrne. A Hébron on voit s’établir des figures sépharades marquantes: le rabbin ’Haïm David Azoulaï en 1769 et ensuite le rabbin Morde’haï Roubio,  qui assure la direction de la yechivah ’Hessed le-Abraham.

L’immigration des ’hassidim

L’aspiration au retour à la Terre Promise sera puissamment stimulée ensuite par la mouvance ’hassidique.  Abraham Guershon de Kutow, le beau-frère du Besht, qui est le fondateur de ce courant, arrive à Jérusalem en 1746, mais  s’installe à Hébron où il rejoint plusieurs familles ashkénazes originaires de Jérusalem.

A l’arrivée des ’hassidim succède celle de leurs adversaires

En 1777, c’est au tour de Safed  d’accueillir un groupe de 300 ’hassidim de Russie conduits par Rabbi Mena’hem Mendel de Vitebsk, disciple de Dov Ber de Mezeritch (dit le Maguid [prédicateur populaire] de Mezeritch), maître ’hassidique galicien  – qui avait succédé, aux côtés de Yakov Yossef  Hakohen de Polnoa, à son maître le Ba’al Shem Tov (dit le Besht), à la tête du mouvement hassidique en 1760 –, mais qui finira toutefois par s’installer à Tibériade. Or, cette alyah (ascension vers le Terre Promise) était manifestement motivée par une attente d’ordre messianique. Notons en passant qu’en dépit des divergences qui les opposent les ’Hassidim, les adversaires de ces derniers soutiennent leur installation en Eretz-Israël et y contribuent  financièrement. On enregistre vers la même époque l’arrivée de 130 Sépharades de Tunis ainsi que des tentatives d’immigration au départ du Maroc.

Et on observe effectivement que l’attirance exercée par la Terre Sainte opère également sur les détracteurs des ’Hassidim car de 1808 à 1811 on verra débarquer en Terre Sainte trois groupes d’immigrés réunissant 511 personnes, dont les principaux disciples d’Eliyahou ben Shlomo Zalman (1720-1797), plus connu sous l’appellation « le Gaon (Génie) de Vilna ». Or ce Gaon n’était autre que le pourfendeur du ’hassidisme qui avait pris l’initiative de mettre ce courant au ban du judaïsme rabbinique. En outre, comme il prévoyait que la Rédemption surviendrait en l’an 1781, il avait décidé de se rendre personnellement en Palestine en passant par les Pays-Bas. Et il se rendit effectivement à Amsterdam et à La Haye en 1778 avant d’abandonner ce projet pour des raisons qui restent à élucider.

Nathan WEINSTOCK

Du « Vieux Yichouv » à la nation israélienne : un parcours bimillénaire 

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Pour en savoir plus, lisez le livre de Nathan Weinstock, “Renaissance d’une nation: Les Juifs de Palestine, de l’Antiquité à l’apparition du mouvement sioniste”

Lire la première partie: Du vieux Yichouv à la nation israélienne, un parcours bimillénaire