La condition des Juifs de Terre Sainte après la conquête arabe

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Voici donc le quatrième épisode de notre feuilleton historique “Renaissance d’une nation: Les Juifs de Palestine, de l’Antiquité à l’apparition du mouvement sioniste.”  par Nathan Weinstock. 

Lire la première partie: Du vieux Yichouv à la nation israélienne, un parcours bimillénaire

Lire la deuxième partie: Les communautés de la Diaspora, un attachement indéfectible à la Terre d’Israël

Lire la troisième partie: Présence juive en Terre Sainte et tradition islamique

La condition des Juifs de Terre Sainte après la conquête arabe

Le statut de dhimmi

Aux yeux des conquérants musulmans les Juifs étaient perçus comme des Infidèles. Toutefois, comme les chrétiens, ils étaient admis en tant que « gens du Livre » à bénéficier aux termes d’un traité de reddition (dhimma) d’une liberté de culte restreinte, de la dispense de certaines obligations imposées aux musulmans (l’aumône obligatoire et le service militaire) ainsi que la garantie de sécurité pour leur personne et leurs biens, moyennant le respect de certaines interdictions (celles de construire de nouveaux lieux de culte ou de se livrer au  prosélytisme) et la soumission à diverses règles contraignantes (l’acquittement de la djizya, un impôt de capitation, et du kharâj, une taxe foncière, imposition d’une certaine incapacité juridique, la soumission aux musulmans, respect de contraintes vestimentaires…).

S’il s’agissait incontestablement d’une condition caractérisée par un régime d’infériorité et d’humiliation structurelles ayant pour finalité l’avilissement de l’Infidèle – comme l’énonce du reste le Coran (Sourate IX, Bara’at, Amnistie, 29 : « Combattez-les jusqu’à ce qu’ils paient la djizya, après s’être humiliés ») -, il faut souligner la dimension de tolérance et de reconnaissance qu’elle comporte. Ajoutons encore que la mise en œuvre de ces règles a varié à l’extrême selon les époques, les lieux et la classe sociale à laquelle appartenaient les dhimmis, c’est-à-dire les Infidèles astreints à ce régime discriminatoire.

Ainsi, le voyageur Benjamin de Tudèle (XIIe s.) se plait à souligner les marques de respect que le Calife prodigue au dirigeant de la communauté juive de Bagdad, que les musulmans appellent « Saiedna ben Dawoud, c’est-à-dire ‘Notre seigneur le fils [du roi] David’ », lequel vient saluer « le grand roi (…) assis à cheval, vêtu d’habits de soie brodés, la tête couverte d’une grande tiare, sur laquelle est un grand drap blanc, et sur le drap un diadème (..), accompagné de divers cavaliers juifs et gentils (…) »,  et ce alors que le cheval, monture noble, est interdite aux dhimmis.  Inversement, la foule musulmane est sensible à la dimension d’avilissement que comporte le statut de dhimmi de sorte que l’on rapporte dans les régions les plus diverses et à toutes aux époques que de hauts dignitaires juifs ou de et vieux rabbins doivent essuyer les jets de pierre d’enfants musulmans…

Dans le corpus des traditions musulmanes on trouve incontestablement des manifestations de judéophobie (ce sont celles-là même que les islamistes ne se lassent pas de ressasser). Mais y figurent également des témoignages d’estime vis-à-vis des Juifs, trop rarement évoqués. C’est justement au nom de ces valeurs-là  de l’islam qu’en 1892 le Sultan marocain Moulay Hassan s’est porté au secours de ses sujets juifs de Marrakech en invoquant le hadith suivant attribué au Prophète :  « Quiconque commettra une injustice contre un Juif sera mon ennemi lors du Jugement dernier ».

En définitive, la protection offerte par la dhimma s’avère généralement effective dans la mesure où s’en prendre aux Juifs ou aux chrétiens reviendrait à mettre en cause  l’autorité du monarque ou de ses vassaux. En revanche, dès que le pouvoir paraît chanceler (à la suite d’émeutes, d’invasions ou d’intrigues de sérail…) on observe que les dhimmis se retrouvent livrés à l’arbitraire des foules déchaînées qui se sentent libres de déverser leurs passions sur ceux qui sont subitement  privés de protecteur. D’où les émeutes antijuives qui surviendront en Palestine en 1799 après l’expédition d’Orient dirigée par Bonaparte bien que les Juifs aient manifesté leur soutien au pouvoir ottoman, le déferlement de sentiments antichrétiens au Levant à la suite guerre d’indépendance hellène en 1821 ou les pogroms qui ravageront Safed et Hébron au cours des années1833-34, après l’invasion égyptienne d’Ibrahim Pacha.

Les communautés juives de Palestine au lendemain de la conquête arabe

Au moment de l’invasion musulmane, on signalait l’existence de villages agricoles juifs et de localités commerciales juives dans le Néguev, au sud de la Mer Morte, le long du Golfe d’Aqaba et en Transjordanie. D’autres, qui étaient éparpillés aux environs de Jéricho aux Xe et XIe siècles ainsi que les communautés méridionales de Gaza, Rafah et El-Arich, semblent avoir disparu durant les Croisades. De manière générale d’ailleurs, les Juifs tendent alors à abandonner le travail de la terre en raison de la lourdeur de l’impôt foncier imposé aux dhimmis pour s’installer dans les villes où ils se spécialisent en teinturerie en tannage, professions dont ils détiennent le monopole. Selon al-Moukkadasi, en 985 les chrétiens et les Juifs avaient « la haute main » sur Jérusalem et la frappe de la monnaie, le métier de la cambiste, la teinturerie et la tannerie se trouvaient entre les mains de la minorité juive.

On note à cette époque une amélioration de la situation sociale et économique du Yichouv qui s’accompagne d’une discrète renaissance culturelle, l’environnement linguistique et culturel arabe ayant puissamment stimulé la renaissance des lettres hébraïques, notamment – comme on l’a vu – dans le domaine de la poésie. Vers l’an 800 l’arabe devient la langue usuelle de toute la population.

Nathan WEINSTOCK

Du « Vieux Yichouv » à la nation israélienne : un parcours bimillénaire 

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Pour en savoir plus, lisez le livre de Nathan Weinstock, “Renaissance d’une nation: Les Juifs de Palestine, de l’Antiquité à l’apparition du mouvement sioniste”