Imre Kertész, un arbre debout dans une forêt incendiée

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« Je suis donc mort une fois pour pouvoir continuer à vivre – et c’est peut-être là ma véritable histoire. Puisque c’est ainsi, je dédie mon œuvre née de la mort de cet enfant aux millions de morts et à tous ceux qui se souviennent encore de ces morts. Mais comme en définitive il s’agit de littérature, d’une littérature qui est aussi, selon l’argumentation de votre Académie, un acte de témoignage, peut-être sera-t-elle utile à l’avenir, et si j’écoutais mon cœur, je dirais même plus : elle servira l’avenir. Car j’ai l’impression qu’en pensant à l’effet traumatisant d’Auschwitz, je touche les questions fondamentales de la vitalité et de la créativité humaines ; et en pensant ainsi à Auschwitz, d’une manière peut-être paradoxale, je pense plutôt à l’avenir qu’au passé. » C’est ainsi que l’écrivain juif hongrois, Imre Kertész, Prix Nobel de littérature en 2002 terminait son discours à Stockholm.

Imre Kertész est mort ce 31 mars 2016. En guise d’hommage, je poste un extrait d’un inédit d’Esther Orner « La lectrice de soi », écrit en 2003.

Novembre 2003, Etre sans destin, Imre Kertész

Je reprends la lecture d’ Être dans destin. J’avais abandonné le livre à la fin du troisième chapitre. J’étouffais.

J’ai lu samedi. Je suis à la fin du chapitre six.

J’étouffe toujours, mais j’avance. Je comprends et j’admire sa démarche littéraire. Ce jeune garçon, l’écrivain aucun doute, prend le parti pris de rester extérieur à ce qu’il est en train de vivre. Une manière pour lui de survivre.

Pourquoi avoir repris cette lecture, pourquoi me faire violence?

Une semaine chargée d’antisémitisme. Pour Mikis Théodorakis “Les Juifs, la racine du mal dans le monde“ s’ajoutant à l’Europe qui pense qu’Israël est le pays le plus dangereux dans le monde. Ils sont 59 % à le penser.

Et cela après ma rencontre à Efrat avec quelques anciens de Kefar Batia, pratiquement tous hongrois, certains du même milieu que Kertész, mais pas assimilés, des enfants pratiquants et qui adultes le sont restés malgré leur histoire personnelle ou justement aurait dit ma mère.

Toute cette semaine je me suis posée la question que l’on se pose depuis plus de soixante ans pourquoi ? Mais pourquoi ? Et une nouvelle question a surgi ou plutôt un constat – dans mes plus mauvais rêves, je ne m’imaginais pas que l’antisémitisme resurgirait. Et cela même si depuis 68 ou plutôt après 67, l’antisionisme a commencé à se confondre avec l’antisémitisme. Léon Poliakov nous l’avait appris. Mais ne disait-on pas que c’était une minorité. L’antisémitisme restait l’apanage de l’extrême-droite. Aujourd’hui il est à l’extrême gauche et pas seulement. Il est toléré sous divers prétextes trop connus pour en parler encore.

Lisons Kertész en plein jour. Ne pas lire sur les ténèbres à partir de la tombée de la nuit.

Pourquoi l’appellation contrôlée de roman ? Le roman fourre-tout ? Ce n’est pas une chronique, c’est une véritable création par l’écriture merveilleusement transmise par la traduction. Une fiction sur le réel comme le font ou l’ont fait Ida Fink dans ses nouvelles ou Wiesel dans La nuit. On les lira encore lorsqu’il n’y aura plus de témoins. On les lira comme  L’Enfer de Dante.  Sauf que ceux qui ont été dans les camps sans oublier Primo Lévi ont vraiment été en enfer ou comme disait ma mère au bagne. Quant à Kertész il parle de prisonniers.

Ce matin le 18 novembre 2003 réveillée à quatre heures, j’ai lu et terminé le livre. Un chef d’œuvre dérangeant.

Et Adorno ? Si ce n’est pas de la poésie, c’est de l’écriture. D’ailleurs Adorno est revenu sur cette parole trop fameuse. Et comme toujours je me pose la question qu’est-ce qui a permis au narrateur d’arriver à l’infirmerie, ce qui de toute évidence l’a sauvé de la mort, lui si proche du “Mouselman.” Quelle réponse donner ? La chance, un concours de circonstance ? L’image qui me revient une fois de plus    ces quelques arbres qui échappent à l’incendie d’une forêt. Dans ce cas précis osons le dire, Kertész est revenu pour raconter, pour écrire. Un arbre debout dans une forêt incendiée.

Je me demande pourquoi seul le passage de l’infirmerie a plu à une amie, grande lectrice et sans doute perdue.  Perdue tout court. Et non pas de vue.

Commander le deuxième volet de la tragédie avant de relire  Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas.  Livre que très peu autour de moi avaient accepté de lire pour les raisons évoquées plus haut. C’était bien avant qu’il ne reçoive le Nobel.

Oui, Kertész est insupportable à lire. Et pourtant. D’ailleurs je me dis ça à chaque fois que je lis une vraie œuvre littéraire sur le sujet et non pas un documentaire. Sans doute que l’écriture, la vraie dévoile davantage cette dimension d’épouvante.

Je n’arrête pas d’affirmer que j’ai toujours évité de lire sur ce thème. C’est vrai et ça ne l’est pas. J’ai du mal à affronter ce danger. Cette impureté. Cet univers de morts où quelques uns ont échappé pour témoigner. Un cas au delà des limites de l’humain.

©Esther Orner

imrékertész

Imre Kertesz

 Pour lire tout le discours d’Imré Kertèsz à Stockholm lors de la réception du Prix Nobel de littérature en 2002