De la rue des Prophètes à la rue Katzenelson

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A propos du projet Tel Aviv, en marchant, en écrivant

J’ai un but, marcher dans la rue Katzenelson, Yitskhok Katzenelson. En l’honneur du poète assassiné, comme je me le suis promis à ma dernière promenade : Peintres juifs et ressouvenir

Départ au coin de la rue King George et de la rue HaNeviim, la rue des Prophètes. Une rue sombre avec des ficus noueux et de très beaux bâtiments Bauhaus qu’il faut deviner derrière le feuillage. Une école. A l’angle de la rue Shmaryahou Levin, un bâtiment aux lignes magnifiques avec sa belle verrière, son panneau de sonnettes d’origine et son interphone d’époque qui porte les initiales G.E.C. General Electric Company, une société d’électronique britannique fondée en 1886 par un Juif d’origine allemande, qui perdura jusqu’en 1999 et qui allait devenir l’une des cent entreprises anglaises les plus capitalisées à la Bourse de Londres.

Avant de traverser Sderot Hen, puis Ibn Gvirol, pour retrouver Shaul HaMelech, j’admire la nouvelle tour qui joue avec les rectangles et les carrés. Des hommes comme des personnages de Lego vont et viennent sur le balcon du dernier étage. A hauteur d’homme, des rosiers aux fleurs pastel. C’est la saison des roses ?

Shaul haMelech, à gauche dans Doubnov, puis de nouveau à gauche dans Hashoftim. Après les Prophètes, puis le Roi, les Juges. Je parcours la Bible. Si on en croit la longueur et la largeur de la rue, les Juges sont défavorisés par rapport aux Prophètes ! Je prends la première à droite, enfin la rue Katzenelson. Je suis à l’affût d’un signe qui la relierait au poète et à ses vers magnifiques et terribles. Mais rien ne laisse soupçonner dans cette rue insignifiante un lien quelconque avec la Shoah.

A droite dans la rue Dolitsky. Menahem Mendel Dolitski, né à Bialistock, amoureux de la langue hébraïque, il émigre aux Etats-Unis et n’arrive pas à gagner sa vie en écrivant en hébreu, il passe donc au yiddish. Il meurt, oublié, à Los Angeles.

Je tourne et je retourne dans le bloc formé par Dubnov, HaShovtim, Katzenelson et Manne. Je pense au peintre Mane Katz mais il s’agit de Mordehaï Zvi Manne qui a commencé sa carrière artistique lui-aussi dans la peinture mais qui s’est révélé dans l’écriture, dans la poésie en hébreu. Mort de tuberculose à 27 ans. Un précurseur du Club des 27 : Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Amy Winehouse et beaucoup d’autres.

Quant à Shimon Dubnov, c’est un historien, assassiné en 1941 dans la forêt de Rumbula avec 25 000 autres personnes. Il avait écrit en dix volumes, en allemand, une Histoire universelle du peuple juif. Il aurait enjoint aux habitants du ghetto de Riga: Yidn, shreibt un fershreibt,  Juifs, écrivez et consignez.

Je me perds en prenant les chemins de traverse de ce bloc. Au coin de la rue Manne et Doubnow, un beau bâtiment en arrondi avec un dernier étage ajouré. Dans Doubnov, un ensemble de bâtiments dans un beau jardin. J’aime les fleurs rouges pas encore écloses de ces hibiscus.

Je décide de parcourir toute la rue Manne. Je reviens sur mes pas et tourne donc à droite dans Ibn Gvirol jusqu’au feu. Je repasse par la place Rabin pour voir encore une fois le Mémorial de la Shoah d’Igal Tumarkin parce que j’ai lu que sa base était peinte en jaune pour rappeler la couleur de l’étoile et je ne l’ai jamais remarqué. Il est inscrit Souviens-Toi.

Je reprends Ibn Gvirol vers le Sud et tourne à droite dans la rue Manne. Encore une synagogue assez monumentale dont j’ignorais l’existence. Qui a dit que Tel Aviv était une bulle laïque? Me voilà au Kikar Masarik. Je me dirige vers la Librairie du Foyer, la librairie française de Tel Aviv. Sur la première table, Le Chant du peuple juif assassiné, de Yitshok Katzenelson, un tout petit livre blanc et bleu aux éditions Zulma m’attend.

Une fois à la maison, je lis et toutes les quelques lignes, je dois reprendre mon souffle. Effroi. Les poèmes de Katzenelson ont été trouvés au Camp de Vittel. Décidément ces villes d’eaux. Les poèmes avaient été cachés et enterrés dans une bouteille auprès d’un pin. Avant son départ pour Drancy, puis Auschwitz.

Ézéchiel ! Toi, Juif déporté dans les plaines de Babylone, tu as vu
Les ossements desséchés de ton peuple, et tu as perdu la raison,
Ézéchiel, tu t’es égaré… Et tel un pantin éperdu
Tu t’es laissé mener par ton Très-Haut en cette vallée de vision.
Et t’est venue cette question: « Peuvent-ils revivre ? » Dis, peut-on
Redonner vie à ces ossements ? Et tu ne sais répondre, ni oui
ni non.
Et moi à mon tour, que dire ? Malheur, malheur et affliction !
De mon peuple, de mon peuple assassiné, il ne reste pas même
les os !

Je publie cette promenade le 10 du mois de Teveth 5775, qui correspond au 1er janvier 2015. C’est un jeune prescrit par les Prophètes, un jeûne de l’aube au crépuscule. Il commémore le début du siège de Jérusalem par Nabuchodonosor. Un événement qui va amener à la destruction du Temple de Salomon puis à la déportation des Juifs à Babylone. En ce jour, on dit la prière qui m’émeut à chaque fois : Réponds-nous. Mais, souvent, en écho, seulement le silence.

 

détail vintage

Interphone vintage, G.E.C, Tel Aviv

 

tourshaulhamelech

Tour au coin Shaul HaMelech et de la rue Doubnov, Tel Aviv

végétationdubnov

 

coin dubnov manne

tumarkinzachor

Lire la marche précédente : Peintres juifs et ressouvenir

Lire la marche suivante :  Artisanat, Kumquat et Bauhaus

Tel Aviv, En marchant, en écrivant : Marche n°32

Distance parcourue : 1 kilomètre 700

Date :  23 décembre 2014, 1 Tevet

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