Artisanat, Kumquat et Bauhaus

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Pour lire toutes les marches du projet Tel Aviv, en marchant, en écrivant

Je suis restée trop longtemps sans avoir fait une promenade et sans l’avoir écrite mais quelquefois la vie avec ses joies et ses peines prend le dessus et ne permet plus de se tenir à ses projets. Est-ce un hasard si la rue avec laquelle je reprends mes habitudes est si laborieuse ?

Mercaz Baalei HaMelacha, le Centre des artisans, une rue parallèle à la rue Sheinkin que je prends au coin de la rue King George. En 1912, Menahem Sheinkin décide de construire un quartier destiné aux artisans, tailleurs, cordonniers, menuisiers, imprimeurs et autres petits métiers. La guerre éclate et son projet est ajourné à cause de l’expulsion des Juifs de la ville par le pouvoir ottoman. Il ne renonce pas et le quartier voit le jour à leur retour.

Nous sommes dans le coeur de Tel Aviv et la rue rassemble toutes les possibilités architecturales de la ville. Petite maison à un étage dans un état plus ou moins avancé de délabrement. Belle maison de style éclectique. Bauhaus d’origine, bauhaus rénové avec succès, bauhaus défiguré. Maison des années 60 sur pilotis. Maison des années 70 aux façades carrelées. Trou béant où se prépare l’architecture de demain. Rien n’est statique, rien n’est fini. Tout est possible. La laideur aussi.

A Tel Aviv, l’unité n’existe pas, c’est la pagaille architecturale mais cette absence de clonage garantit une individualité à chacun des bâtiments. En extrapolant, c’est ce qui explique aussi, peut-être, la créativité de ses habitants.

La synagogue Guéoulat Israël, Rédemption d’Israël arbore un portail plaqué argent très ouvragé. Sur la façade, les vitraux des longues fenêtres du haut énumèrent les noms des douze tribus et au-dessous des hublots où sont gravés les sept espèces, orge, datte, raisin, figue, grenade, olive et blé. A l’intérieur, l’arche sainte est recouverte d’or. La synagogue tellement fastueuse depuis sa rénovation en 2009 a eu des débuts modestes. Pendant dix ans, une simple baraque, puis en 1937, le bâtiment actuel dans une version plus humble. Je me souviens qu’enfant, quand je fréquentais le Talmud Torah, la synagogue d’Aix-en-Provence,  se trouvait dans un préfabriqué au fin fond d’un terrain de football.

Je reprends ma marche. Un graffiti de ukulele, l’instrument de musique associé aux surfeurs. Pas en Israël, en tout cas. Je vérifie, il y a bien une association israélienne de joueurs de ukulele ! Un graffiti d’Adi Sened, l’un de ses typiques petits personnages qui joue de la harpe.

Au 31 aleph, une plaque indique que la maison a été habitée par Alter Druyanov, l’auteur, l’éditeur et le traducteur. Je ne sais pas qui c’est. Petit passage sur Internet et je découvre que Monsieur Druyanov était un champion de l’humour juif et a publié trois volumes de blagues juives qui ne font plus rire personne.   A la fin de sa vie, il a rédigé un livre sur les débuts de Tel Aviv, Le Livre de Tel Aviv où il décrit les rues de Tel Aviv. Comme moi ?

Je tourne à gauche dans la rue Melchett non sans admirer l’arrondi des balcons avec leurs fentes de ventilation du bâtiment Bauhaus qui fait le coin. Plus loin, un kumquat tout en fruits. Je croyais que l’arbre du kumquat s’appelait kumquatier mais non, l’arbre et le fruit, cette orange en miniature, portent le même nom. C’est un genre d’agrumes de la catégorie Fortunella en hommage à Robert Fortune, le botaniste écossais qui, au milieu du XIXe siècle, l’a emmené de Chine en Europe. Ce monsieur Fortune, déguisé, a réussi à subtiliser des plants de thé aux Chinois. Il est à l’origine de la culture du thé au Darjeeling puis à Ceylan. Je me suis délectée de la lecture du récit de ses aventures : La route du thé et des fleurs. En hébreu, on appelle le kumquat, l’orange chinoise. Mes pas tissent des liens, entre un kumquat aperçu rue Melchett et le thé que je vends !

Je tourne à droite dans la rue HaHashmonaim. Arrêt au 47 où habite une amie, c’est une belle maison conçue par l’architecte Dov Carmi. La boite aux lettres en bois et cuivre est d’origine.

Je dépasse Rothschild. C’est mon jour de chance Bauhaus ! La porte de la maison au numéro 59 est ouverte. Je pense que la maison n’a pas été touchée depuis 1940, date de naissance du bâtiment, comme il est indiqué sur la boite aux lettres d’époque où apparait aussi le nom de l’architecte : Zalman Baron. La rampe, le miroir, les lambris, le grain des dalles, la patine du miroir. Voyage dans le temps. Le temps de lire, comme le temps d’aimer, dilate le temps de vivre, écrit Daniel Pennac.  Le temps de marcher le dilate aussi.

 

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Les fenêtres de la synagogue Guéoulat Israël

 

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Balcons arrondis Bauhaus, coin de Mercaz Baalei HaMelacha et Melchett, Tel Aviv

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Kumquat dans les rues de Tel Aviv

 

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Entrée d’immeuble Bauhaus à Tel Aviv, HaHasmonaim

Lire la marche précédente : De la rue des Prophètes à la rue Katzenelson

Lire la marche suivante : De la place Masaryk à la Reine Esther

Tel Aviv, En marchant, en écrivant : Marche n°33

Distance parcourue : 1 kilomètre

Date :  29 janvier 2015, 9 Shevat

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