Ecrire en français en Israël

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Le Continuum n°8, la revue des Ecrivains Israéliens de langue française vient de sortir et sera présentée le 19 février 2012 à la librairie Vice Versa de Jérusalem.
Dans le premier numéro figurait un long dossier intitulé « Ecrire en français en Israël ». Je reprends ici un texte d’Esther Orner. Son livre Fin et suite, traduit en hébreu, sortira en2012 aux éditions Resling dans la collection Vashti.

Etre écrivain

Si j’écris en français, c’est sans doute parce que c’est dans cette langue que j’ai appris à lire et à écrire. Et dès la lecture d’Un bon petit diable de notre chère Comtesse de Ségur  j’ai éprouvé le désir d’être écrivain. J’ai laissé le projet pour quand « je serai grande » et entre temps je me suis mise à dévorer des livres. Je peux dire que mon imaginaire s’est développé au contact de ces lectures dans la langue française. Et pour plus de précision en Belgique dans le Borinage et à Bruxelles. Je précise aussi que je ne suis pas née là-bas.
A l’âge de treize ans je suis venue en Israël et je suis passée à l‘hébreu, mais j’ai continué à lire en français quand je le pouvais et je n’ai jamais lu les livres que lisaient les autres enfants qui eux aussi avait fait un passage d’une langue à une autre, pour la plupart un passage sans retour.
Curieusement c’est treize ans plus tard en allant faire des études à Paris que le désir d’écrire a resurgi. Je suis revenue à ma boulimie de lecture. J’ai commencé à écrire oserais-je dire à me forger mon style ? Et même à publier.
Je suis restée vingt ans à Paris et avant mon retour je me suis dit que j’écrirai un jour en hébreu et ce jour n’est pas arrivé. Et pourquoi? Là j’arrive à la seconde partie de la question.
Les exemples d’écrivains qui sont passés de leur langue maternelle à une autre sont nombreux par exemple Conrad, Nabokov, Beckett, et plus près de nous Kundera, Hector Bianciotti, mais la liste de ceux qui sont restés dans leur propre langue est peut être aussi longue, à titre d’exemple Joyce, Henri Miller, Gertrude Stein. Et puis n’oublions pas les écrivains venus ici et qui ont écrit en hébreu – Bialik, Chlonski, Léa Goldberg pour ne citer que quelques uns. Mais signalons que ces écrivains étaient en rupture totale avec leur pays d’origine.
Notre cas est-il celui des écrivains cités plus haut? Non me semble-t-il. Je continue à parler pour moi, car les généralités me semblent dangereuses, je suis revenue là où j’aurais dû naître. Et si j’y étais née ici, j’aurais écrit en hébreu ou peut-être pas du tout.
Tout en écrivant dans une langue majeure comme le français, je me suis toujours considérée comme faisant partie d’une littérature mineure tel que Deleuze et Guattary la définisse dans leur Franz Kafka. Je cite : « Une littérature mineure n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une minorité fait dans une langue majeure. Mais le premier caractère est de toute façon que la langue y est affectée d’un fort coefficient de déterritorialisation. » Et comme Kafka, j’ai toujours eu l’impression de voler ma langue (c’est sans doute en yiddish que je baragouine à peine que j’aurais dû écrire !) Ce qui joue probablement aussi c’est le fait géographique, la proximité quatre ou cinq heures de vol puis le câble. Le fait que mon travail est en grande partie en français. Et quel écrivain ici ne cherche pas à être traduit en français? Alors pourquoi se priver d’écrire dans une langue qui est la vôtre à cause de « l’Histoire avec sa grande Hache » ?
Et après tout choisissons- nous vraiment notre langue ? Je citerai José Saramago dans L’année de la mort de Ricardo Reis, homonyme de Pessoa « …la langue choisit probablement les écrivains qui lui sont nécessaires, elle les utilise pour exprimer une parcelle de la réalité, j’aimerais voir ce que sera la vie , quand la langue après avoir tout dit se taira. »

©Esther Orner