Le billet de l’invitée: une lecture de Bouquet de coriandre

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Cette fois-ci, dans la cadre de mon billet de l’invitée un article écrit par le Docteur Judith Touitou-Benitah de l’Université Bar-Ilan, spécialiste de littérature judéo-maghrébine sur mon livre

Rachel Samoul
Bouquet de coriandre
Bruxelles, éditions Complexe, 2007

Recueil de treize nouvelles ou chapitres relatant des tranches de vie d’une communauté juive de la diaspora francophone, l’ouvrage s’inscrit bien dans son époque, post-genre littéraire. La narratrice que le lecteur découvre au cours des premiers textes est la fille du président de cette petite communauté, du Sud de la France peut-être, mais tout ancrage spatio-temporel est soigneusement évité. L’écriture met à distance la narratrice et ses récits-souvenirs par l’emploi d’une troisième personne, qui bien entendu, ne leurre personne. Pas même l’auteur qui passe, au cœur de son livre, à un « je », qui d’un coup, abat tous ses masques.

Le texte intitulé « Les cigares de ma mère » relate le souvenir de la confection de pâtisseries pour « la fête des Sorts», traduction littérale mais néanmoins poétique de son nom hébraïque « Pourim » qui apparaît trois pages plus loin. Le détail de la préparation par les femmes de la famille des « cigares » fourrés à la pâte d’amandes et enrobés de miel, depuis l’émondage des amandes et jusqu’à leur friture délicate donne lieu, en parallèle, à l’évocation de la féminité de la narratrice, de son passage de l’état de fillette à celui de femme, de la puberté à la perte de la virginité, de l’obéissance à la révolte, du respect de la tradition à la transgression des interdits. La pâte des gâteaux et le corps de la jeune femme sont faits du même matériau textuel :

«  J’avais été étonnée et attristée qu’une révolution si importante dans ma personne passât totalement inaperçue, qu’avec toute leur intuition et leurs traditions, elles n’avaient pas vu les changements dans mon corps alors qu’elles savaient décider quand la pâte avait assez levé… » (p. 69).

Ce même texte révèle un pan de l’identité de la narratrice-adolescente, à travers son rapport à sa famille : « Moi, je trouvais mes aïeux et ma famille populaires et primitifs, arriérés et bruyants… » (p. 71) ; son ascendance juive nord-africaine, par le biais d’un des récits fondateurs :

« C’était toujours au moment de la friture, quand l’huile brûlante des cigares frémissait, que l’une d’entre elles racontait une des histoires mythiques de la famille où l’aïeule héroïque se protégeait de la foule arabe venue attaquer et piller leur quartier, sous les encouragements des colons français, en déversant sur la tête des assaillants des marmites pleines d’huile brûlante. » (p. 67);

à travers son interrogation sur la nature des souvenirs de « là bas », transmis par les mets et les mots des femmes de la famille :

« Pendant tous les repas rythmés par le récit et la description des lieux lointains de leur enfance, j’avais été nourrie de plats typiques, gras et épicés, mais aussi de leurs souvenirs… Je possédais d’autres souvenirs dont je ne savais plus s’ils étaient miens ou à une autre… » (p. 68).

Interrogation donc sur sa propre identité, inévitable palimpseste où les pages judéo-maghrébines sont gommées puis réécrites, assumées ou non : « Malgré mon refus, j’allais leur ressembler, même si je m’éloignais, si je prenais mes distances, j’allais leur ressembler. » (p. 70)

Si pour la génération précédente des écrivains judéo-maghrébins qui avaient quitté l’Afrique du Nord à l’adolescence, la composante identitaire nord-africaine avait le dessus sur la composante juive comme chez Michèle Fitoussi par exemple, pour la génération des écrivains « feujs » – nés en France ou arrivés en France dans la petite enfance, de parents émigrés d’Afrique du Nord – la tendance s’inverse. Les souvenirs de seconde main forment un fonds culturel ethnique mais  par contre l’appartenance juive se renforce. Les facteurs de ce changement sont à chercher du côté de l’acquisition de connaissances juives qui faisaient cruellement défaut à leurs prédécesseurs. Ces écrivains qui ont la trentaine ou la quarantaine ont étudié dans des écoles juives ou ont suivi des cours d’hébreu, de bible, de religion dispensés par les communautés. Ils ont enrichi leurs connaissances, attirés par l’attrait de la Kabbale.
Cette culture juive documentée alimente plusieurs des nouvelles de Rachel Samoul, comme « Extrême pureté exigée», « Le trente-troisième jour » ou « Le concours ».
A un niveau ou à un autre, la grille de lecture de tout ce livre est la tradition juive, pas uniquement la tradition transmise de mère en fille, mais une tradition qui redécouvre ses racines hébraïques ancestrales. Ainsi, la nouvelle intitulée « Lin, laine, levain » qui rapporte des souvenirs de la fête de Pessah, la Pâque juive, se termine par une phrase qui reprend, en la modifiant légèrement la dernière phrase de la Haggada, le texte liturgique lu et commenté au cours du repas pascal : « L’an prochain à Jérusalem », et dans la version de l’auteur : « L’an prochain, son fils ne serait plus seul et elle irait en pèlerinage à Jérusalem. » (p. 105). Les clins d’œil comme celui-ci abondent, les références explicites aussi : au rituel de prières, aux lois, aux coutumes, à la littérature rabbinique même.

Aux acquis intellectuels juifs de cette génération d’écrivains, il faut ajouter une connaissance d’Israël où certains y ont vécu pendant des périodes plus ou moins longues comme Chochana Boukhobza, Michaël Sebban et Rachel Samoul.
Pour ces trois écrivains, Jérusalem est la ville à laquelle on se réfère, qu’elle rebute ou qu’elle attire. Au-delà des nostalgies locales, elle est pour eux ville mythique et bien réelle. Alors que tout toponyme est complètement effacé de l’écriture de Rachel Samoul, l’Algérie c’est là bas, Israël, la Terre promise, Natanya « cette plage urbaine de la Méditerranée orientale » (p. 87), seule Jérusalem  est nommée, demeurant, comme dirait Vladimir Jankelevitch, ville de l’espérance de tous les croyants, capitale de la nostalgie.

Le projet d’écriture de Rachel Samoul, celui de livrer au lecteur quelques unes des riches heures d’une communauté juive, présentée avec amour, délicatesse et humour n’est pas nouveau. Albert Bensoussan l’a précédée avec son recueil de nouvelles « Le Félipou. Contes de la sixième heure » (L’Harmattan, 1994). A la galerie de portraits des différents administrateurs de la communauté : rabbin, ministre-officiant, sacrificateur, président, trésorier, bedeau etc. de Bensoussan, Samoul a préféré un récit centré sur le Président, son épouse, sa fille, ses autres enfants. Par discrétion ou par jeu, les deux écrivains se cachent entre les lignes de leur texte, Bensoussan à la manière de ces peintres qui intègrent subrepticement leur auto-portrait au coin d’un tableau aux personnages nombreux et Samoul qui écarte le voile de la soi-disant fiction dans l’unique nouvelle où elle ose un « mon père, le Président » (p. 65).

Albert Memmi, le grand écrivain judéo-maghrébin, reconnaît dans sa lettre-préface à l’ouvrage: « Décidemment, les rites sont bien commodes, ils rythment notre vie…ils fourniront également le squelette de notre mémoire ». On se prend à penser au discours du renard sur les rites dans Le petit prince. La mémoire et sa transmission aux générations futures sont préoccupations assez récentes, semble-t-il, dans l’écriture de Memmi. Tout en félicitant Rachel Samoul : « vous aurez contribué à notre entreprise commune de restauration de notre mémoire et à la fixer pour nos descendants », il fait un constat d’échec car ce « passé … disparaît tous les jours davantage sous nos yeux, et déjà avec nos enfants. »
Mais Rachel Samoul, elle, nous rassure : « Aujourd’hui, elle a enseigné à ses enfants quelques prières. Eux aussi, apprécient surtout la bénédiction sur les fruits primeurs et les habits neufs. » (p. 63)
Merci pour ces habits neufs apportés à l’écriture judéo-maghrébine.

©Judith Touitou-Benitah
Université Bar-Ilan

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