Ma grand-mère et les gâteaux de Pourim

WhatsAppEmailPrintPartagez

La fête de Pourim est une fête joyeuse. Déguisements, jeux, gâteaux. A la synagogue, lecture festive de la Meguila, le rouleau d’Esther,  où est racontée l’histoire de Pourim et où, à chaque fois qu’est prononcé le nom du méchant Haman, qui voulait exterminer les Juifs de Suse, on tape des pieds et on fait tourner les crécelles dans un énorme chahut.

Aujourd’hui en Israël, je vais acheter les oreilles d’Amman qui n’ont rien à voir avec des oreilles mais sont une altération du mot yiddish מאן־טאשן (montashn) ou du mot allemand mohntaschen, pochettes fourrées aux graines de pavot. En yiddish hollandais, on dit Kiesjeliejs!

Quand j’étais petite, la semaine d’avant Pourim, la maison, la vie tournait autour des gâteaux de Pourim et j’adorais aider ma grand-mère, Mamie Soussan, à préparer les cigares et autres makrouds. Personne n’a filmé ces préparations. Je n’ai pas de photos de gâteaux. J’ai juste une immense nostalgie.

mamie soussan

Pour Pourim, c’est la coutume d’offrir des mishloah manot, des plateaux ou des corbeilles de gâteaux et de friandises. En guise de mishloah manot virtuel, un extrait de la nouvelle Les cigares de ma mère figurant dans Bouquet de Coriandre.

La préparation des pâtisseries pour la fête des Sorts prit une ampleur que je n’avais encore jamais connue. Cette année-là, ma mère, la femme du Président, se consacrait, comme toutes les années, aux plateaux de gâteaux qu’elle envoyait à la famille et à ses meilleures amies mais surtout au plateau qu’elle allait offrir de la part de mon frère à la fiancée. Elle désirait se surpasser, confectionner une merveille qui réjouisse la vue et le goût, un assortiment de douceurs qui soit digne de l’offrande d’un prince. Son fils allait la quitter et la belle-famille devait se rendre compte de l’honneur qu’il leur faisait en choisissant une de leurs filles. Pour préparer les cornes de gazelle, les croquets, les petits fours et les corbeilles aux amandes, les gâteaux secs à l’anis, les galettes blanches, les mantecaos, les makrouds, les macarons et les cigares, elle avait fait appel à l’équipe habituelle et fidèle de ses belles-sœurs. Elle avait envoyé mon père, le Président, se ravitailler en huile, farine, semoule, sucre, amandes et miel. Mais, il manquerait toujours quelque chose et je savais que j’allais me retrouver à déambuler dans les rues de la ville, à la recherche de noix de coco pilée, de caissettes dorées et pas trop grandes, ou chez toutes les mercières de la cité en quête du ruban rouge suffisamment large et en taffetas de très bonne qualité qui allait rehausser l’éclat du plateau. Toutes ces courses m’éloigneraient de la cuisine et je perdrais sans doute les passages les plus croustillants sur les déboires amoureux du beau-frère du cousin au second degré du frère de la belle-sœur de ma tante ou sur la maladie incurable de l’amie d’enfance et sur la réussite du petit-fils de la cousine, sorti major de sa promotion, tu te rends compte. Les belles-sœurs arrivaient, elles nouaient leur tablier et le travail commençait sans préambule. Aujourd’hui serait le jour des cigares. Chacune avait un rôle. Ma tante préférée à la voix rauque préparait la pâte qui devait être fine et presque translucide, elle l’étalait à l’aide d’un tronçon de manche à balai plus adapté à la confection des cigares, d’après l’avis unanime de toutes les belles-soeurs, que les traditionnels rouleaux à pâtisserie, la pâte s’étendait sur la table, gagnait du terrain comme l’eau des marées montantes. Quand la pâte avait investi presque toute la table, ma mère la roulait en long saucisson qu’elle découpait en biseau, pour former des tranches de quelques centimètres. Pendant ce temps, une belle-soeur malaxait la farce, mélange d’amandes moulues, de sucre et de blanc d’œuf pour fourrer les cigares.

Quelques jours avant, j’avais déjà aidé à l’émondage des amandes, ma mère les avait plongées dans l’eau bouillante et je les expulsais de leur gangue en appuyant légèrement dessus. Quelquefois les amandes sortaient élégamment de leur enveloppe comme des petits suppositoires, d’autres fois, la pression que j’avais donnée était trop grande et l’amande filait comme une fusée de l’autre côté de la pièce ou la peau restait attachée et je devais tenter de la décoller avec les ongles. Pour qu’elles pussent sécher, les amandes décortiquées étaient étendues sur des plateaux qui traînaient dans les endroits les plus inattendus de la maison et j’en chipais quelques-unes chaque fois que je me trouvais nez à nez avec elles. Maintenant, je me retrouvais à former des petits boudins avec cette farce aux amandes qui s’attachait à mes doigts, sangsues qui laissaient les mains collantes, grasses et sucrées et des fragments d’amandes sous les ongles.

C’étaient les plus expérimentées qui étalaient les petits tas de pâtes, moi, j’avais seulement le droit d’installer un fin doigt de farce sur chaque île de pâte tandis qu’elles formaient le cigare en roulant la pâte autour de la farce, elles serraient légèrement avec la pulpe de leurs doigts et elles repliaient soigneusement les bords pour empêcher la farce de s’échapper. Des gâteaux qui s’enroulaient sur eux-mêmes…