Rachel…

WhatsAppEmailPrintPartagez

Ce texte est paru dans le Continuum 15/16, la revue des Ecrivains israéliens de langue française.

“Chacun a un nom que lui a donné Dieu

et que lui ont donné son père et sa mère”

Zelda

Dieu, mon père et ma mère m’ont donné le nom de Martine Rachel. Ont-ils décidé ensemble ? Rachel, c’était le prénom de ma grand-mère paternelle, encore en vie à ma naissance. Chez nous, au contraire du judaïsme ashkénaze, on donne aux enfants le prénom de personnes vivantes. Et dans ma famille, les noms des grands-parents paternels étaient attribués avant ceux des grands-parents maternels. La lignée paternelle a le dessus, peut-être pour contrebalancer le fait que le judaïsme se transmet par la mère. La sefaradité ou l’askenazitude passent, elles, par le père. A moins qu’une personne proche meurt et dans ce cas, le nouveau mort a la priorité. Ces préséances sont définies par un code oral qui régit les rapports familiaux. Chez nous, on préférait en théorie aussi les garçons, ceux qui vont transmettre le nom, ceux qui liront le kaddish à la mort des parents.

Mais Rachel n’était pas mon prénom usuel, c’était mon prénom juif, celui qui servirait pour les bénédictions à la synagogue et pour ma propre mort. Mes parents n’avaient même pas jugé bon de l’inscrire sur le registre de l’Etat civil français où je n’étais que Martine.

Martine, pour Martine Carole, artiste en vogue l’année de ma naissance. J’aurais tout aussi bien pu m’appeler Brigitte puisque cette année là c’est Brigitte Bardot qui était la star ou Caroline comme le personnage interprété par Martine Carol dans Caroline Chérie.  Mes parents tenaient un bar-tabacs et mon père m’a toujours raconté qu’à l’annonce de ma naissance, il avait pris conseil auprès des clients du bar et qu’ils avaient choisi Martine. Voilà mon prénom décidé autour d’un comptoir. Si je crois que le prénom a une énorme incidence sur le destin de la personne, le lieu où ce prénom a été choisi a-t-il aussi une influence ? Cela pourrait expliquer mon amour pour l’anisette, le vin et la vodka ! Pourtant, Martine était un prénom sage. J’ai pu par la suite m’identifier au personnage bon teint de la série des albums pour enfants Martine. Comme elle, j’étais responsable de mes sœurs et de mon frère et j’aspirais à être une enfant modèle.  En hébreu, Martine est devenue Myriam et en malais Martini (à propos de brèves de comptoir !)

Par contre c’est moi qui ai choisi le nom de ma soeur, Nicole, c’était le prénom d’une de mes amies à la maternelle et d’ailleurs c’est aussi le prénom de l’amie de Martine dans la série Martine où il y a son chien Patapouf et le chat Moustache.

Je n’aimais pas mon prénom, son voisinage avec le martinet, l’instrument de torture aux multiples lanières colorées, par contre j’aimais bien sa ressemblance avec le martinet, l’oiseau, surtout depuis que j’avais appris qu’un martinet avait été capable de voler plus de six mois sans se poser et toucher la terre, un peu comme moi à qui on reprochait toujours de rêver ou de lire. Je n’appréciais pas non plus sa proximité avec le prénom Martin et surtout avec le fameux âne Martin du proverbe : A la foire, il y a plus d’un âne qui s’appelle Martin. Et moi, je voulais être unique, surtout à l’adolescence, c’est ainsi que j’ai choisi de me faire appeler Rachel, des Rachel dans le Sud de la France dans les années soixante-dix, il n’y en avait pas beaucoup.
Le début de mon adolescence s’est donc accompagné d’un changement de prénom, signe de la quête d’une nouvelle identité. Peut-être déjà, mon alyah future était-elle en gestation ? Au moment même où je décidai de ne plus porter mes lunettes pour des raisons esthétiques quitte à vivre dans un monde flou, au moment où l’admiration sans bornes que je portais à mes parents s’atténuait, je décidais de revendiquer mon second prénom, le prénom de ma grand-mère qui n’était déjà plus de ce monde. Ce prénom-là m’était accordé seulement par la tradition orale. Mon acte à priori rebelle me rattachait en fait à une tradition millénaire.

Le passage de Martine à Rachel s’est fait sans heurts. Pour les nouvelles connaissances, c’était facile, je me présentai en tant que Rachel. Mes amies proches, mes sœurs et mon frère n’ont eu aucune difficulté et ont, au contraire, encouragé ce changement. J’ai imposé mon prénom. Seul mes parents ont eu des difficultés. Un jour, mon père m’apercevant dans la rue m’a appelé d’un retentissant Martine et je ne me suis pas retournée tant je ne me sentais pas concernée. Il a alors accepté de m’appeler Rachel, de temps en temps, et avec réticence. Rachel, c’était sa mère, ce ne pouvait être sa fille.

A la même époque, j’ai découvert le théâtre et la force des mots, j’étais très impressionnée par Rachel la tragédienne préférée de Victor Hugo. Je m’identifiais à elle. Elle-aussi avait changé de prénom. D’Elisabeth, elle était devenue Rachel, un beau nom de scène. J’appréciais le fait qu’elle n’avait jamais voulu abandonner la religion juive malgré les insistances de tous les grands de l’époque et notamment de Chateaubriand et qu’elle était la mère du petit-fils de Napoléon ! Mais cet amour pour ce prénom, je l’avais surtout acquis au cours du Talmud Torah, donné tous les dimanches matins par le rabbin où j’allais avec plaisir car j’étais l’une des rares filles et je pouvais jouer au football avec les garçons. De retour à la maison, je racontais à mes soeurs et à mon frère, les histoires du rabbin. Je quittais la maison avec Abram, abreuvais les chameaux d’Itshak avec Rebecca, dérobais les lentilles d’Esau avec Yaakov mais surtout j’attendais avec Rachel.

Je l’ai aimée cette Rachel biblique, cette patiente Rachel qui a dû vivre dans l’attente, attente de son bien-aimé Yaakov devenu Israël, puis dans l’attente d’un enfant. J’aurais voulu essuyer ses larmes : Pleure comme Rachel, pleure comme Sara. On a toujours souffert ou bien on souffrira écrivait Victor Hugo dans le poème Oh ! Pourquoi te cacher ? 

Elle demandera à Yaakov de coucher avec sa servante Bilha pour avoir un enfant. Bilha, l’ancêtre de la mère porteuse en somme. Bilha a deux fils, Dan et Nephtali. Mon fils s’appelle Dan et quand Charles et moi lui avons donné ce prénom, je n’ai pas fait le rapprochement. Mais mon fils Dan avait une amie imaginaire qui vivait dans un radiateur et elle s’appelait Bilha

Et Charles, c’est l’anagramme de Rachel (avec un s en plus), comme lehem en hébreu est l’anagramme de halom, rêve. En écrivant ce texte, je me rends compte que mon écriture vient d’une envie, d’un besoin de raconter la famille, famille, je dois l’avouer que j’ai souvent vu comme un obstacle. Pourtant, dans “ma chambre à moi”, il y a toujours eu un berceau.

Stérile, c’est aussi le titre d’un très beau poème d’une autre Rachel, Rachel Bluwstein, l’une des première femmes à écrire de la poésie en hébreu, qui a habité longtemps à Tel Aviv, dans un appartement au cinq rue Bograshov à deux pas de la mer. . “Sans fin je me plaindrai, amère, comme Rachel, notre Mère. Comme Hanna à Shilo, m’abîmerai en prières. Sans fin je l’attendrai. Sans fin.”

Ces Rachel biblique et poétique stériles et leurs problèmes de fertilité se confondent avec ceux de ma grand-mère Rachel qui a eu seize enfants, les quatorze premiers sont morts et les deux derniers ma tante Simone et mon père Alfred Itshak ont survécu. Les enfants vivaient un jour, un mois, le plus vieux deux ans, avaient une forte fièvre et mourraient. Mon père et ma tante ne racontaient pas cette histoire comme une tragédie mais comme une histoire d’amour et de persévérance, de force et d’espoir. Plein d’admiration pour leur père et surtout leur mère qui n’avaient pas renoncé tant leur désir d’enfants était fort, un mythe familial d’une rare puissance. Mon père était en quelque sorte,  un survivant mais aussi un don et un élu du Ciel et nous étions nous-aussi mes soeurs, mon frère et mes cousins héritiers de cette histoire. J’ai toujours eu beaucoup d’empathie pour le destin de ma grand-mère, seize grossesses, seize accouchements, quatorze deuils d’enfants. Je me suis dit qu’elle avait dû beaucoup pleurer et que c’était d’elle qu’on parlait dans le Livre de Jérémie : “On entend ses cris à Rama, des lamentations, des larmes amères ; Rachel pleure ses enfants ; Elle refuse d’être consolée sur ses enfants, car ils ne sont plus.”  Je me suis demandée d’où elle avait trouvé la force de persévérer. Je n’ai jamais pu supporter même une légère fièvre de mes enfants ou un simple rhume. Une petite toux et je suis prête à imaginer le pire. Pourtant même quand ils ont eu une forte fièvre, je n’ai jamais changé leur nom. Dans le judaïsme, quand un enfant est malade ou qu’une personne subit une épreuve, on lui donne un nouveau prénom, souvent Haïm qui veut dire vie ou Raphaël qui a la même racine que le mot médecin, qui soigne en hébreu. En Algérie, mon père lui a été vendu symboliquement à un marabout qui lui a troué l’oreille. 

Dans la Bible, le changement de destin s’accompagne d’un changement de nom : Abram est devenu Abraham, Saraï/Sarah, Jacob/Israël, Ben-Oni/Benjamin (Gen. 35 : 18). Rachel donne à son deuxième fils juste avant de mourir lors de son accouchement le nom de Ben-Oni, le fils de ma peine, un nom bien difficile à porter. Yaakov changera son nom en Benjamin, le fils de ma droite. Différence entre le nom donné par la mère et celui donné par le père. Ma mère ne parlait pas beaucoup.

J’ai remarqué que souvent il existe un lien entre le prénom de la personne ou son nom et son destin. Mon amie, enfant cachée, porte le nom d’Esther à qui le Midrash donne le sens de caché, un changement de nom puisqu’Esther a l’origine s’appelait Hadassah, myrte. Et Esther, d’après la Kabbale, serait un gilgoul, une réincarnation de Rachel

Je me suis mariée. J’ai abandonné dans un premier temps le nom de mon père Samoul pour prendre celui de mon mari Péguine, j’étais porteuse d’une autre histoire, petite figue. Mais ce nom de Samoul était lui-aussi déjà retouché. A l’origine c’était BenSamoun, veut peut-être dire “Fils du gros”. C’est sur son livret militaire que Mimoun Bensamoun a perdu son ben, “fils de” et est devenu Mimoun Samoul. Samoul, ça moule, semoule, la moule, les surnoms de mon enfance à l’école. 

Lors de mon passage en Belgique, j’ai retrouvé le nom Samoul. Dans tous les documents officiels, on est identifié en Belgique d’après le nom du père et pas celui du mari.  J’étais donc Martine Samoul sur le passeport belge. 

Quand il a fallu choisir une identité littéraire, le nom à apposer sur la couverture de mon livre Bouquet de Coriandre ce fut Rachel Samoul. Le nom de ma grand-mère, mon “nom juif’, le nom de mon père mais surtout le nom que je m’étais choisi. Et cette identité littéraire est devenue mon identité tout court. En effet, de retour en Israël, j’ai changé mon nom officiellement. Sur ma carte d’identité israélienne,  je suis devenue Rachel et non pas Rahel. Rachel étant la traduction du Rahel hébraïque. Je tenais à ce Rachel dont j’aimais la sonorité en elle. Rahel était trop guttural, le Het est une lettre difficile à prononcer pour la plupart des Francophones. D’ailleurs la signification de la lettre het est péché sans accent circonflexe qui conviendrait pourtant si bien à ce mot. Et puis rahel veut dire brebis en hébreu et je ne me sentais aucune affinité avec la brebis et mes dents n’ont jamais été ma fierté. Dans le Cantique des Cantiques, il est écrit : Tes dents sont comme un troupeau de brebis qui remontent de l’abreuvoir. Toutes portent des jumeaux, aucune n’est stérile. C’est étonnant ce rapport entre les dents et la stérilité, entre rahel la brebis et Rachel qui fut stérile.

Les Sages disent qu’au coeur du mot nechama, en hébreu âme, on retrouve les lettres du mot chem, qui veut dire nom et que la valeur numérique du nom est la même que celle du livre, sefer. De Martine à Rachel, en évitant le Rahel, c’est de là que j’écris. De la tension entre mes deux prénoms, entre la France et le judaïsme, entre la tradition et l’appartenance, entre Ain Temouchent et l’Algérie que je n’ai pas connus et Aix-en-Provence, entre un bord de la Méditerranée et l’autre, entre séfarade et ashkénaze,  entre l’amitié de Chateaubriand pour Rachel la tragédienne et la solitude de Rachel, la poétesse rue Bograshov, entre Rachel quand du Seigneur de l’opéra La Juive de Fromental Halévy qui a inauguré les représentations publiques de l’Opéra Garnier à Paris en 1875 et “Rachel, Rachel, Si les petits cochons te mangent pas”de la chanson populaire des années 70 du siècle dernier de François Bérenger. Une Rachel qui écrit en mélangeant tout ! Et le fait de ne pas avoir voulu être Rahel, la petite brebis quand je suis devenue Israélienne était une façon de sauvegarder une partie de la France qui est en moi tout en participant à la merveilleuse histoire sioniste, une façon de mettre ensemble l’hébreu que je parle à Tel Aviv et le français que j’écris en racontant la culture israélienne et en parlant résolument en français à mon tout nouveau petit sabra Léo Itshak, et surtout ma manière de sécher les larmes de ma grand-mère Rachel.

©Rachel Samoul