Non, Mimi n’était pas éternelle

WhatsAppEmailPrintPartagez

J‘ai hésité avant de partager avec vous le texte que j’ai écrit, que ma fille Sarah a lu en français et que mon fils Dan a traduit en hébreu lors des funérailles de ma belle-mère Mimi Peguine (10 mars 1922 – 26 octobre 2019). Mais j’ai décidé de le faire parce que j’ai souvent parlé d’elle sur le blog, de ses recettes et de sa joie de vivre et c’est ma manière de perpétuer son souvenir.

Le 10 mars 2019, le dernier anniversaire de Mimi, nous nous sommes promenés en famille à Emek Hefer dans une orangeraie. Mimi s’est émerveillée de l’odeur des oranges, de la forme des arbres, de la nuance du ciel. Mimi avait une capacité d’émerveillement incroyable. On peut le ressentir dans les aquarelles qu’elle a peintes pendant des années et ensuite dans les photos qu’elle postait sur son compte Instagram. Comme me l’a écrit une amie qui ne la connaissait pas : “elle avait un regard lumineux sur les choses simples.” 

Ce qui révèle, une autre de ses grandes qualités, sa faculté d’adaptation. Peindre devenant trop difficile, elle passe à la photographie. A l’âge tendre de 83 ans, elle a son premier ordinateur et très vite Google n’a plus de secret pour elle. A la mort de Léon, il y a 10 ans, nous nous demandions comment elle allait faire sans lui. Mais elle a réussi à se réinventer à 87 ans. 

Bien sûr, nous sommes conscients de l’immense chance que nous avons eu de l’avoir à nos côtés toutes ces années, toujours aussi curieuse et intelligente, toujours bienveillante mais en fait, je crois que comme beaucoup d’entre vous me l’ont dit, nous la pensions éternelle. 

Elle est partie paisiblement assise sur son canapé, en s’assoupissant devant la télé dans son appartement mitoyen au nôtre à Tel Aviv. 

Mimi est née dans une famille de dockers à Anvers, très douée, elle étudie le stylisme, mais travaille comme secrétaire à la ville. En 1950 dans un dancing c’est la rencontre qui va changer sa vie. Coup de foudre avec Léon Peguine de trois ans plus jeune qu’elle et tellement différent. Ils ne parlaient même pas la même langue, elle le flamand, lui le français. Ce n’est pas Léon qui a demandé à Mimi de se convertir, c’est Mimi qui l’a proposé. Elle voulait que Léon ait une famille juive comme la famille qu’on lui avait enlevé.  Et puis c’est l’arrivée de Charles, son fils unique. Mimi ne savait pas tellement exprimer avec des mots ses émotions, elle le faisait autrement mais l’amour qu’elle avait pour Charles était immense. 

A 66 ans, Mimi quitte sa ville natale pour Tel Aviv et devient une grand-mère aimante et inspirante. Dan avait alors 5 ans et Sarah 1 an. 

Quand nous avons annoncé que j’était enceinte d’Anaël, alors qu’elle avait 75 ans, elle était heureuse mais aussi un peu inquiète. Allait-elle vivre suffisamment pour la voir grandir ? Elle l’a vue grandir, elle l’a vu en soldate, elle l’a encouragée à partir pour son grand voyage de surf. Elle a aussi eu la joie immense de faire connaissance avec Danit et sa famille et de voir Leo, son arrière-petit-fils.  

Vivre si longtemps c’est aussi être confronté à beaucoup de deuils. Elle était la dernière de sa génération, plus de frère ni de soeur, plus de cousines, plus d’amis, et notamment mes parents Jeannine et Frédou Samoul dont elle était si proche et quand ils étaient là, notre étage était le lieu de la rencontre d’une vraie tribu. Pourtant, elle ne s’est jamais laissée aller à trop de tristesse. Depuis des années, elle nous disait que chaque matin, au réveil, elle était toute étonnée et heureuse d’être encore là et voulait tirer le meilleur de chaque journée, arroser ses plantes, découvrir une nouvelle recette, recevoir chaque matin le Jerusalem Post devant sa porte, lire Haaretz sur Internet, aller au marché, faire sa gymnastique, prendre des leçons d’hébreu sur son téléphone avec Duolinguo, parler art avec Sarah, se passer en boucle les vidéos de Léo.

Tellement présente et si discrète, elle va beaucoup nous manquer mais j’espère que nous serons à la hauteur de l’exemple qu’elle nous a donné. 

Que son souvenir soit à jamais source de bénédiction.

La dernière photo de Mimi prise la veille.