L’avenue Ben Gourion de Dizengoff à la Place Rabin

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Pour lire toutes les marches du projet Tel Aviv, en marchant, en écrivant

 

Street-art de Rami Méiri, Avenue Ben Gourion coin Dizengoff, Tel Aviv

Au coin de la rue Dizengoff et de l’avenue Ben Gourion, côté Est, il y a un kiosque très verdoyant où les sandwiches sont délicieux et qui n’a pas vraiment de nom m’a confirmé la serveuse et un poste électrique décoré depuis des années d’une pièce de street-art de Rami Méiri, l’un des premiers graffeurs de Tel Aviv. Un jeune homme barbu et déterminé, avec un pantalon rouge et un pull vert s’élance de la porte bleue. Le cadenas qui verrouille l’accès au transformateur semble être une clé attachée à sa ceinture. D’où vient-il ? Où va-t-il ? Comme ébloui, peut-être surgit-il de l’ombre pour aller vers la lumière puisque sur le côté du local, il est inscrit en hébreu « en collaboration avec la compagnie d’électricité ». D’ailleurs, les graffiti de Rami Méiri sont pour la plupart du temps commandités et le plus souvent par la municipalité de Tel Aviv.

Je débute donc ma promenade sur l’avenue Ben Gourion, l’un des hommes qui a façonné l’Etat d’Israël, avant et après sa création et je me dirige vers la place Rabin. Jusqu’en 1974, c’était l’avenue Keren Kayemet, en français, l’avenue du Fonds national juif du nom du propriétaire du terrain sur lequel elle a été construite. Souvent les personnes qui ont grandi à Tel Aviv lui donnent encore ce nom.
C’est l’une des avenues qui figurait déjà dans le fameux Plan Geddes, le plan de développement de Tel Aviv de 1927 réalisé par l’urbaniste écossais , suivant le modèle de la cité-jardin. Deux contre-allées et une large bande centrale délimitée de chaque côté par une haie et une rangée d’arbres, une piste cyclable, des bancs, des tables de pique-nique, des aires de jeux pour les enfants, des sculptures. De part et d’autre, beaucoup de très beaux bâtiments de style international. Et notamment au n°60, un bbâtiment dont je remarque les ouvertures en béton. Quelle chance, la porte est ouverte et je me retrouve dans le hall d’entrée dont tout un mur est ajouré comme une dentelle moderne de béton ou comme un moucharabieh stylisé.

La maison blanche au coin de Ben-Gourion et de la rue Adam ha-Cohen, Beit Hanna, vient tout juste d’être rénovée. C’était à l’origine une ferme pédagogique pour les femmes. Elle porte le nom de Hanna Tchizik (1889-1951), originaire de Tomashpil en Ukraine, arrivée en Palestine – qui faisait alors partie de l’Empire ottoman en 1906 – la même année que David Ben Gourion. Elle a étudié le dessin et l’art de nouer les tapis à l’école d’art et d’artisanat de Bezalel qui avait ouvert à Jérusalem en 1906  – décidément 1906 est une bonne année ! -; puis elle alla enseigner en Galilée, sur les rives du lac de Tibériade à la חוות העלמות, la Ferme des demoiselles, un établissement destiné à encourager l’intégration des femmes dans le monde rural. Elle y fit la connaissance du philosophe A. D. Gordon, le chantre de l’élévation morale et spirituelle par le travail manuel et agricole.

En 1926, elle s’installe à Tel Aviv où elle est responsable de l’éducation de jeunes femmes, pour la plupart des nouvelles immigrantes. Pendant vingt ans, elle va leur donner une formation professionnelle agricole ; potager, pépinière, poulailler, étable n’auront plus de secret pour elles. Elles vendent leurs produits, fleurs, légumes, oeufs aux habitants de Tel Aviv.

Après la mort d’Hanna Tchizik, on donna son nom au bâtiment principal de la ferme expérimentale construit en 1936. Le très beau bâtiment avait été conçu par Jacob Pinkerfield, un architecte mais aussi un spécialiste en art juif et en architecture de synagogues. Il a notamment écrit sur les synagogues d’Afrique du Nord. Il a été tué par des soldats de l’armée royale jordanienne le 23 septembre 1956 alors qu’avec un groupe d’archéologues, il visitait des fouilles près du kibboutz Ramat Rachel. Une attaque meurtrière qui fit quatre victimes.

Beith Hanna, avenue Ben Gourion, Tel Aviv

La maison comme son architecte eut un destin tragique. Le 9 juillet 1948, pendant la Guerre d’Indépendance, elle fut touchée par un raid de l’aviation égyptienne. Elle abrita ensuite, jusque dans les années 70 un lycée professionnel. Dans les années 90, le bâtiment fut rénové et le Café Apropo, un café très agréable avec une grande terrasse ensoleillée ouvrit ses portes.

Le 21 mars 1997, c’était la veille de Pourim, je m’en souviens très bien, nous habitions alors rue Gordon. Un terroriste commit un attentat-suicide en se faisant sauter entre les poussettes et les familles attablées. L’image de la policière portant dans ses bras un bébé de six mois ensanglanté dans son déguisement de clown marqua les esprits. Trois jeunes femmes perdirent la vie. On était en plein Accords d’Oslo, on y croyait encore, c’était avant la Seconde Intifada.

Une sculpture sur l’avenue Ben Gourion, à la hauteur de Beth Hana, d’Eliezer Weishoff rend hommage à ses trois jeunes femmes. Elle représente trois roses coupées. Sur une plaque au pied  de la statue, leurs prénoms  :
Yael Gilad, 32 ans, une assistante sociale spécialisée dans le traitement des victimes d’actes terroristes
Michal Avrahami, 32 ans, qui était enceinte
Anat Rosen-Winter, 30 ans, mère d’un bébé de six mois, blessé pendant l’attaque. Le fameux bébé de la photo.

Aujourd’hui Beth Hanna est de nouveau très fréquentée par les jeunes mères, on y voit nombre de poussettes. EATS, un café sympathique, un centre sportif où l’on pratique yoga, Pilates et pleine conscience. Dans la cour, des chaises-longues, de la culture hydroponique et trois palmiers. Autour de chacun des palmiers, une chaîne comme un collier où sont inscrits trois prénoms :  Yaël, Michal et Anat. Je trouve cela formidable ce renouveau de vie dans le respect des disparues.

On traverse la rue Adam haCohen et au n° 77  de l’avenue Ben Gourion, une magnifique maison de style international, de 1939. Une enfilade de colonnes rondes, un bassin, un hublot et sa ferronnerie dépouillée très chic, une rampe en bois, une signature gravée dans la pierre. Au n°79, de belles fenêtres en bandeau. Au n°81,  essayer de rentrer dans le hall de la Maison Gutterman construite en 1937, un rez-de-chaussée sur pilotis, un bassin, du marbre blanc et noir, du carrelage, escaliers en terrazo, mur en briques de verre. la parfaite panoplie de la maison de style international de Tel Aviv. Je me réfère ici à l’excellent livre de Nitza Metzger-Szmuk : « Des maisons sur le sable : Tel-Aviv, mouvement moderne et esprit Bauhaus »

En face, on trouve le bâtiment qui abrite l’administration de l’Ingénierie, de la Construction et de l’Infrastructure de la Municipalité de Tel Aviv, traduction libre de מינהל הנדסה בינוי ותשתית ou plus simplement là où se trouve le cadastre et où l’on doit déposer toutes les demandes relatives à des constructions ou des rénovations.

Il fait bon. Je passe de l’ombre à la lumière au gré des feuillages. Je photographie l’arrière d’un kiosque et ses graffiti. Je traverse la rue Shlomo HaMelech et je retrouve la belle perspective vers la Municipalité et la place Rabin et la statue-lampadaire de Gabi Klezmar, un cône en acier qui reproduit le halo que donnerait un réverbère dans une rue sombre, la nuit. Et voilà la jonction faite avec une autre promenade :  En marchant, en écrivant : en se souvenant

 

 

77 avenue Ben Gourion, Tel Aviv

 

 

 

Lire la marche précédente :

La rue Montefiore 

Tel Aviv, En marchant, en écrivant : Marche n°50

Date :   3 janvier, 15 Tevet 5778

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