Des jours d’une stupéfiante clarté, Aharon Appelfeld

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Je suis très heureuse d’accueillir Agnès Bensimon qui partage avec nous, en avant-première, sa lecture du dernier livre d’Aharon Appelfeld :

Des jours d’une stupéfiante clarté, Aharon Appelfeld, Editions de l’Olivier, 2018

Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti

Suite à la mort de l’écrivain israélien Aharon Appelfeld le 4 janvier 2018, Les éditions de l’Olivier ont avancé au 20 janvier 2018  la sortie du dernier roman d’Aharon Appelfeld  « Des jours d’une stupéfiante clarté »  (Yamim shel behirout madhima -2014 – Kinnereth), un texte d’une profonde humanité que l’on reçoit aujourd’hui comme un legs précieux.
Il s’ouvre sur le long chemin que le jeune Théo décide d’entreprendre, seul, au départ du camp n°8 subitement déserté par ses gardiens. Malgré sa faiblesse, il se meut en direction de « la maison » à plusieurs centaines de kilomètres de là. Tel Abraham suivant l’injonction divine, la lente pérégrination de Théo, bâton en main, vers sa terre promise est aussi la réappropriation de soi : « son comportement le laissait songeur depuis qu’il avait quitté le camp. Une partie de lui était demeurée là-bas, et l’autre, celle qui avait pris la route, n’était plus celle qu’elle avait été ».
Figure lumineuse dans toute l’œuvre d’Appelfeld (« Les partisans » ; « Le garçon qui voulait dormir », par exemple), l’auteur prête à son héros une mère fascinante et fragile, d’une sensibilité à fleur de peau, que la musique de Bach comme la contemplation des icônes dans les églises transcendent. En songe, elle fait route avec son fils. Pas à pas, Théo égrène les souvenirs de celle qui fut le pilier de son enfance, vers laquelle il retourne. Il est persuadé qu’il va atteindre le monastère reconverti en institution psychiatrique où sa mère est internée depuis des années. La clarté qui le guide, c’est elle.
Il ignore encore, en ce début du roman, qu’il a aussi rendez-vous avec un homme « étrange et étranger » : son père, figure presque inexistante de son enfance. Grâce à la rencontre fortuite de Madeleine, une rescapée du camp n°10, qu’il recueille épuisée, le corps torturé de plaies à vif, le père de Théo va prendre chair à travers le récit surprenant qu’elle lui en donne. Il découvre Martin Kornfeld, libraire éperdument amoureux de sa femme, prêt à tous les sacrifices pour elle … jusqu’à la ruine. Il se revoit lui-même, adolescent ingrat, insensible au dévouement sans faille d’un père aimant. Et Théo prend soin de Madeleine, par humanité, par reconnaissance.
La route n’est pas sans danger. Bien des anciens déportés qu’il croise ne comprennent pas sa détermination à retourner dans sa ville natale : « retourner dans ta maison qui aura été pillée et vidée équivaut à retourner au camp » lui lance une femme. « C’est comme si tu disais : nous sommes tous des hommes. Il n’y a pas de différences entre les assassins et les victimes. » Il affronte l’incompréhension, l’hostilité et parfois la violence. Jamais il ne juge : il questionne, dialogue, fait entendre sa voix…
Mais la route offre de ces havres de paix insoupçonnés. L’odeur réconfortante du café « qui vivifie l’âme » imprègne les pages du roman d’où surgissent des personnages exceptionnels. « C’est le dévouement qui est important » dit l’un d’entre eux.
Exceptionnelle aussi la rencontre de Théo, alors qu’il est tout près du but, avec les membres du peloton « Malgré », composé d’anciens résistants qui aident les personnes déplacées dans leur chemin du retour. Mais pourquoi « Malgré » ? s’enquiert Théo auprès du commandant. « Malgré ce que nous avons éprouvé dans notre chair, nous nous battrons pour garder l’esprit lucide et la fin dans le bien. Et malgré la mort cruelle qui a voulu nous séparer de nos parents et grands -parents, nous continuerons de vivre avec eux. Nous avons abattu la séparation entre la vie et la mort. » Ainsi s’achève le voyage de Théo. Comme celui d’Aharon.
Appelfeld a franchi la frontière de ses rêves et rejoint les siens, où qu’ils puissent être.

@Agnès Bensimon