De si petites fêlures d’Esther Orner par Irit Akrabi

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Conférence de la traductrice Irit Akrabi le 7 décembre 2016 à la Librairie du Foyer à Tel Aviv pour la sortie du livre d’Esther Orner, De si petites fêlures, aux Editions Caractères

Irit Akrabi, née en Israël, est une écrivaine et traductrice du français vers l’hébreu. Elle a traduit Dumas, Rousseau, Flaubert, Stendhal, Yourcenar, Perec etc… Sa conférence a été écrite directement en français.

De Si Petites Fêlures d’Esther Orner  – A propos des textes courts d’Esther Orner

La prose courte constitue une branche essentielle de l’œuvre d’Esther Orner.  Le propre de ce genre de textes – je dis genre quoique ce ne soit pas le bon terme, cette forme d’écriture est une pure invention d’Esther – le propre de cette forme est de dire beaucoup en employant un minimum de mots, en prose très simple. Ce ne sont pas des poèmes en prose – comme elle le dit elle-même dans le titre d’un autre recueil de pièces courtes : « Une prose très prosaïque. » Ce sont des textes de pure prose, mais qui pour autant ne sont pas dépourvus de poésie.

Il y a trois recueils de textes courts :

Petites pièces en Prose Très Prosaïque (traduit en hébreu par Maya Bejerano et par moi-même) – un recueil de 75 textes courts

De si Petits Secrets – un recueil de 120 textes courts

Et De si petites fêlures, ce dernier recueil, également de 120 textes courts, qui vient de paraitre en France.

Ce qui distingue ces textes de la prose longue d’Esther Orner –  que je n’appellerais pas des romans, parce qu’ils ne le sont pas – c’est que, si la prose longue est en quelque sorte une écriture abstraite, une écriture qui s’abstient de nommer, de préciser, qui préfère le non-dit au dit, les textes courts, évidement par leur brièveté même, le sont encore davantage.  Mais il y a plus : chacun de ces petits textes, plus encore que la prose longue, est un petit  roman – ‘a novel in a nutshell’  – un roman bref. Tout y est : les protagonistes, l’intrigue, le drame, le temps (sur la question du temps je reviendrai plus tard). Tout en si peu de mots. C’est l’art du minimalisme.

Le trait commun de tous ces recueils, c’est que dans chacun d’entre eux, l’auteure a choisi une contrainte. Pour chaque recueil elle choisit une contrainte différente :

Pour Petites pièces en prose très prosaïque  c’est le VOUS qui revient dans tous les textes. Ce vous  c’est le destinataire – dans la plupart des cas un destinataire abstrait, à qui on adresse la parole, ou qui est invité à participer en quelque sorte à la situation, à jouer le rôle d’un témoin hypothétique de ce qui se passe, de ce qui est raconté. Ce VOUS qui intervient dans le texte crée – entre autre  – une sorte de distance entre nous, les lecteurs, et le drame, grand ou petit, qui se déroule dans le texte. 

Imaginez-vous ce que ce VOUS fait au traducteur ! C’est un cauchemar, je vous assure. C’est toujours un problème, le vous dans un texte qu’on doit traduire en hébreu, mais 75 textes, utilisant partout le vous – alors là…

Dans De si petits secrets, il y a le mot imagination et ses dérivés qui reviennent dans tous les textes. C’est un mot chargé de signification, qui change toute la couleur du texte, et crée aussi, tout comme le vous, une sorte de distance entre le lecteur et le drame, en l’atténuant. Mais elle ouvre aussi toute l’espace à l’imagination.

Est-ce qu’il y a une contrainte dans De si petites fêlures ? A première vue, non. Mais elle devient assez apparente quand on pense à l’ancien titre de ce recueil, qui était Contrastes.

Si on fait bien attention, on voit que dans chaque texte il y a toujours un contraste – soit entre deux personnes, soit entre deux situations, ou deux époques dans la vie de quelqu’un.  Et puis, il y a quelqu’un qui voit. Quelqu’un qui écoute, qui sent, qui filtre, qui fixe son attention sur quelque chose, et qui raconte :

7  Elle est blonde, grande et bien en chair. Elle ne connaît pas son héritière brune, petite et mince. Deux copines assises au bord de mer commentent et s’esclaffent devant un tel contraste. Je suis assise pas loin d’elles. Je voudrais intervenir. Je fais celle qui n’entend pas. Elles parlent haut. Elles s’imaginent être les seules à connaître cette langue étrangère au lieu. La grande blonde a répudié son amant. A moins qu’elle n’ait été répudiée. Quant à la petite brune, elle apparait bien plus tard dans l’histoire et ne s’imagine pas être un sujet de conversation, voire de comparaison, au bord d’une mer bleue au cœur de l’hiver.

Là vous pouvez voir les deux choses, les deux moyens principaux qui dominent ces textes : le contraste, et le personnage de la « voyeuse ».

Parfois elle voit, parfois elle écoute :

28  Des heures d’attente dans un lieu clos. Un homme et une femme parlent à voix haute comme s’ils étaient seuls. Ils ne sont pas assis l’un à côté de l’autre. Je me plonge dans un livre. Je sais que ça risque de durer. Et j’entends l’homme dire que son père est mort d’une crise cardiaque à l’âge de quarante deux ans. Il attendait son tour. Comme lui, il a eu une crise cardiaque. Et il a ajouté – maintenant, j’ai cinquante ans. Quoique l’on dise, il y a du progrès. J’ai soulevé les yeux. Et tous ceux qui comme moi attendaient le médecin dodelinaient de la tête dans un calme absolu.

La narratrice, si on peut la définir comme ça, ne commente pas, ni n’analyse la situation ; mais sa manière de voir, sa conscience, les petits gestes qu’elle choisit de décrire, tout ça dirige notre attention. Et nous savons : le drame s’approche. Cet homme peut mourir demain, après demain, peut-être en sortant de la clinique.

De quoi traitent ces textes ? Les sujets sont assez divers, mais presque toujours il y un drame ; et sinon un drame au moins une tension qui nous mette mal à l’aise :

14 Un homme pas tout jeune et une femme d’âge mur sont assis dans un café. Et comme toujours j’écoute aux tables. Il la remercie pour la belle promenade. Apparemment ils ont l’habitude de se promener ensemble en tout bien en tout honneur. C’est si agréable dit-il de se promener dans une ville au bord d’une mer. Ils ne se parlent ni à voix haute ni à voix basse. Et subitement la femme dit son âge presque en criant. Les consommateurs pas très discrets se retournent et dévisagent la femme. L’homme ravale sa salive et dit – je n’aurais jamais cru qu’un tel écart nous séparait. Et puis ils se sont tus. Il est parti la tête bien haute. La saluant à peine. Elle a payé les deux consommations. Le regard vide, elle a quitté l’endroit.

Ou bien c’est un drame qui s’annonce, qui attend dans le calme, derrière le mur, derrière les arbres, sur la plage, et menace d’exploser à chaque minute.

Il est souvent question du temps dans ce recueil. La même situation vue au présent du temps raconté et au passé – dont la narratrice se souvient. Et voici  un autre contraste, entre le passé et le présent, et même parfois entre trois périodes de temps: et le souvenir donne une nouvelle interprétation à la situation racontée au présent de la narration. 

40 Sans pomme, elle ne peut se coucher. Elle la mange assise dans son lit un livre à la main. Après la lecture de quelques pages, elle s’endort. Et docte, je lui dis que la pomme contient de la valériane. Ce qui ne l’empêchera pas quelques heures plus tard de prendre un somnifère. Je lui raconte la grand mère qui achetait des sacs de pommes à moitié pourries. Et avant de se coucher, elle en épluchait au moins un kilo. Elle en avait jeté la moitié. Elle les coupait en petites tranches. Et assise dans son lit avec son bonnet de nuit, elle les mangeait tout doucement. Puis récitait la prière de la nuit. Elle s’endormait jusqu’au matin. Se lavait les mains et récitait la prière du matin.

Là toute de suite surgit ce personnage de la grand-mère, qui joue un si grand rôle dans Autobiographie de Personne : cette grand-mère orthodoxe (« harédi »), si sage, si tendre, si perspicace; et si elle a fait ça – alors c’est bon.  On voit comment une scène assez comique se transforme et devient toute autre chose, une phrase de sagesse, de persévérance et de foi, par le seule acte de la mémoire.

Et quand on parle du temps et de la mémoire, on pense tout de suite à Proust. Et je dirais même que ce recueil est le plus proustien d’Esther Orner. Or Proust avait besoin de 3 000 pages pour rapprocher les temps et clore le cercle de la mémoire, tandis qu’Esther le fait parfois en cinq-six lignes…

Tous ces drames vus et entendus sont racontés dans un style assez sec et dénudé d’ornement, sur un rythme de phrases courtes et ce tempo de staccato, qui est la marque de l’écriture d’Esther.

Les sujets traités peuvent être des sujets très importants ou peu importants : fleurs, livres, habits, rencontres, séparation, mort, coiffures, vieillesse.  Et toujours des liens entre les grands sujets et les petits. Je voudrais terminer par un exemple, ou on peut voir ces liens tissés entre des contrastes : entre les choses les plus anodines et les choses les plus significatives ou spirituelles –  une brosse à cheveux d’une part, la croyance de l’autre.

94 Elle a raconté pour la énième fois que sa coiffeuse ou plutôt une coiffeuse car elle n’est plus jamais retournée dans ce salon lui avait dit moi je crois à la brosse. Elle me l’a souvent raconté choquée par cette profession de foi. Croire à une brosse. Tout de même. Et pourtant ce matin j’ai dû me rendre à l’évidence que seule ma brosse est venue à bout de mes cheveux rebelles, sans y croire pour autant.

« Moi je crois à la brosse » – tout y est dans cette petite phrase.

Irit Akrabi