Les retours de la mémoire, Hanna Krall par Esther Orner

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Plus qu’une note de lecture sur les livres d’Hanna Krall par Esther Orner.

Deux livres de Hanna Krall pour signaler le 27 janvier, journée internationale de la Shoah. A vrai dire Dayenou avec Le jour de la Shoah et de l’héroïsme commémoré le 28 Nissan (en mars ou en avril). Mais puisque Rachel m’a demandé un texte  pour cet événement important, je vous livre ces passages inédits extraits de Memories 3 ou Mémoires d’une paresseuse.

J’ai découvert en juillet 2016  l’écrivaine-journaliste Hanna Krall née en Pologne en 1937  grâce à Eva et Guylain Sitbon qui m’ont prêté  – Danse aux noces des autres. (Gallimard)

Hanna Krall est traduite du Polonais en quinze langues. Je n’en avais jamais entendu parler. Je viens de commander quelques uns de ses livres en français. La plupart sont  épuisés. Je les lirai en hébreu. Seuls deux ont été traduits.

Dans le titre Danse aux noces des autres  traduit du yiddish en polonais et puis en français, une partie de la phrase est perdue. «  Anna – Chana regardait les activités de sa fille d’un œil peiné. Kinder, ir tantst oyf a fremder khasene, répétait-elle en yiddish, en poussant un long soupir. Ce qui voulait dire : Mes enfants vous dansez aux noces des autres » page 169

Pour plus de précision, Fremder veut dire étranger,  mot plus fort plus fort que les autres.

Sa fille, une militante communiste voulait absolument oublier ses origines.

Ces récits que j’ai d’abord lu en tremblant sont un essai de sauver la mémoire des Juifs exterminés. Une quantité de détails et de noms. Elle « n’effleure » pas. A ma seconde lecture j’étais plus sereine. J’ai appris par Guylain que Hanna Krall a été cachée dans un réduit. Du premier récit,  La femme de Hambourg,  je citerai « La juive était menue, avec des cheveux noirs bouclés, très sémite malgré ses yeux bleus. On la plaça dans une chambre avec armoire. (Les armoires et les juifs…sans doute l’un des plus grands symboles de notre siècle… La vie dans l’armoire…L’homme dans l’armoire… En plein milieu du XX siècle… Au centre de l’Europe.)» page 10 (C’est moi qui mets en gras)

Quand j’ai raconté à Daphna, ma fille, qui devait avoir trois ou quatre ans que j’ai été cachée, elle m’a aussitôt demandé  – dans une armoire ?… Comme si elle savait. Serait-elle la réincarnation d’un ou d’une proche ?

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Après des mois j’ai reçu enfin par la poste Les retours de la mémoire  (Albin Michel, 1993) J’ai commencé à le lire. Toujours aussi terrible. A la limite du pensable. Du croyable. Elle décrit les moindres détails souvent avec humour. Oserai-je dire un humour noir ?

Il m’arrive de sourire devant l’absurdité du mal. La nouvelle ou le récit – Un roman pour Hollywood, un morceau digne d’une anthologie de l’absurde. Cette femme passe par toutes les souffrances avec l’unique idée de sauver son mari. Il sera sauvé. Je ne dévoilerai ni comment, ni ce qui est arrivé à cette femme.

Il m’a été dit qu’il y avait une ressemblance entre elle et moi. La  seule ressemblance c’est L’enfant caché, elle dans un réduit en Pologne et moi dans une famille à la campagne au grand air. Elle a sa manière et son style, j’ai ma manière et mon style. Le fond est le même. La forme est différente. Elle est restée en Pologne où je n’ai jamais mis les pieds or là sont mes origines. Quant à moi je suis partie en Israël. Krall a aussi l’expérience du communisme.  Cela fait partie de la mémoire qu’elle tente de sauver.

Ce livre porte un nom différent en polonais Hypnose. Peut-être moins parlant que Les retours de la mémoire qui est un beau titre générique et qui peut s’appliquer à toute son œuvre. Ce que nous avons tous en commun c’est de s’être tu, nous même et nos familles et la mémoire nous interroge ou plutôt nous l’interrogeons. Et au fond nous l’avons en commun avec tous les êtres humains, tout en étant différents, puisque les expériences le sont.

Son humour me fait penser à celui de ma mère qui en faisait sans s’en rendre compte ou alors ce qui paraissait aux autres de l’humour ne l’était pas pour elle.

Un jour qu’elle nous racontait combien la grande marche fut pénible, elle ajouta qu’en comparaison Auchwitz c’était un hôtel à trois étoiles. J’éclatai de rire. Elle fut choquée – tu oses rire de nos malheurs ?

C’est ce j’appelle un humour au troisième degré. Et pour une fois qu’elle racontait quelque chose de son passé, mon rire ne l’encouragea pas à en dire plus.

Le titre Hypnose est inspiré d’Amos Oz qu’elle cite : « L’écrivain Amos Oz dit que les Juifs avaient jadis été hypnotisés par l’avenir. A présent, ils sont hypnotisés par leur passé. ‘L’un et l’autre sont néfastes’, dit l’écrivain. Les Juifs devraient  vivre dans le présent, quel qu’il soit. »

C’est joliment dit, mais ce n’est pas la vérité des vérités. Les trois temps sont nécessaires. Lorsque j’enseignais l’hébreu, nous passions bien plus de temps sur le passé que sur le futur. Et en hébreu souvent le présent est sous-entendu ou alors il est évident.

Esther Orner