Sous le charme d’Amos Oz

WhatsAppEmailPrintPartagez

Une fois de plus, Amos Oz n’a pas reçu le prix Nobel de littérature. Pour l’occasion, je remets en ligne un texte que j’avais écrit lors de sa visite à Bruxelles en 2005.

Mercredi 21 septembre 2005, au Goethe Institut de Bruxelles, Amos Oz s’est entretenu avec un large public de plus de quatre cents personnes, de son dernier livre, Une histoire d’amour et de ténèbres, à l’occasion de sa parution, en néerlandais, sous le titre, Een verhaal van liefde en duisternis, aux éditions De Bezige Bij. Après la présentation magistrale de Mark Schaevers et la lecture, en hébreu, puis en anglais, de quelques extraits, Amos Oz nous a confié que ce livre était le fruit de la rencontre de l’histoire et de l’Histoire. Il est impossible d’échapper à cette Histoire avec une majuscule, parce qu’elle est partout, qu’elle s’insinue dans les relations humaines, dans les relations entre les parents et les enfants, et même dans l’intimité des chambres à coucher.

Son livre n’est pas une autobiographie, mais une reconstruction, une invention, un travail d’imagination. Un paléontologue peut, à partir de quelques fragments, reconstituer un dinosaure ; Amos Oz, à partir de quelques souvenirs d’enfance, d’éclats de voix, d’impressions diffuses, d’attitudes, d’une poignée de photos, de conversations avec sa tante Sonia, a pu reconstruire l’histoire de sa famille, et pour cela, il a fait appel, avant tout, à son imagination. Comment aurait-il pu savoir ce qui se passait entre son grand-père et sa grand-mère quand ils étaient dans leur chambre à coucher ? Impossible d’écrire sans imaginer. Imaginer l’autre n’est pas seulement un procédé littéraire, c’est un impératif moral. Et sans cesse, il usera de ce chassé-croisé entre son travail d’écrivain et son analyse de la réalité politique du Moyen-Orient. Il s’est intéressé à la tragédie colossale qu’ont vécue ses parents. Pourtant, à la fin du livre, on ne sait toujours pas qui est le coupable, il n’y a ni bon ni méchant.

Amos Oz Photo Aviva Even Zohar

De même, le conflit entre les Israéliens et les Palestiniens n’est ni un western, ni une confrontation entre les Bons et les Mauvais, les Gentils et les Méchants, comme les médias voudraient nous le faire croire, il s’agit d’une lutte entre un droit et un autre droit. Et, d’une pirouette, Amos Oz quitte la scène politique et revient à la littérature, il a construit son livre comme une partition de musique de chambre, des thèmes comme des mélodies sont repris de manière circulaire, chaque personnage est un instrument de l’orchestre, et sa mère en est le violoncelle. Cette mère qui va se suicider alors qu’il a 12 ans, sans même lui laisser un mot. Il aurait pu la tuer de s’être tuée. Son suicide était la preuve de son désamour pour lui. Cette colère s’est estompée avec l’âge. Aujourd’hui, il pourrait être le père de ses parents ; il a écrit sur son père, comme si ce dernier était son fils, sur sa mère, comme si elle était sa fille, ses grands-parents devenant ainsi ses petits-enfants. C’est cette inversion qui lui a permis de s’engager dans un processus de paix avec lui-même et avec ses parents, en imaginant leur vie, en recréant leurs émotions. Alors, il a ressenti une immense compassion, de l’amour, une curiosité insatiable pour ces Européens installés sur la terre d’Israël, mais toujours fascinés par la culture européenne, par les villes européennes, et surtout par la musique européenne, leur seule véritable religion. Les seuls Européens de l’époque étaient les Juifs. Ses parents parlaient le russe et l’allemand, ils lisaient en français et en anglais, mais ils ont voulu que leur fils ne sache que l’hébreu, pour l’éloigner le plus possible de cette fatale Europe, de cette Europe des Ténèbres.


En écrivant ce livre, Amos Oz a découvert l’étrange promiscuité entre la comédie et la tragédie, souvent les deux faces d’un même événement. Cette histoire passionnelle entre les Juifs et les Européens, ce mauvais mariage, ont aussi laissé des traces, des « gènes » juifs dans la culture européenne, des « gènes » européens dans la culture israélienne. La rencontre de ces deux familles de gènes est encore à explorer, et elle pourrait constituer une mine d’or culturelle pour tous. Ses parents n’avaient pas où aller. Si, avec cinq cent mille autres Juifs, ils n’avaient pu s’installer dans la Palestine du Mandat britannique, il n’y aurait pas eu six millions de morts, mais bien six millions et demi – une différence minime, sur le plan algébrique, mais une différence incommensurable pour lui et sa famille et pour tous ceux qui ont pu se réfugier là-bas, alors que les autres pays fermaient leurs frontières aux Juifs.

Il s’est élevé contre la façon dont les médias traitent Israël. En regardant la télévision, on pourrait penser que 90 % des Israéliens sont des extrémistes, 80 %, des ultra-orthodoxes, et 1%, des intellectuels comme lui. La société civile israélienne n’est pas aussi caricaturale, elle est plurielle et vibrante d’énergies.

Il est temps de lire les livres. Ce sont les livres qui vous transportent dans les chambres à coucher des nations et qui vous permettent de tomber sous leurs charmes. Sous le charme, le public l’était. Amos Oz avait raconté l’histoire de son grand-père, Alexandre, un grand séducteur, qui lui a révélé, alors qu’il avait plus de 90 ans, son secret. Pour séduire les femmes, il faut les écouter, entièrement, sans arrière-pensée. Mais nous, ce soir-là, c’est en écoutant Amos Oz que nous avons été séduits. Un grand écrivain, un remarquable orateur, un homme d’exception.

À Bruxelles, avec Amos Oz, lors d’une soirée organisée par le Goethe Institut et l’Ambassade d’Israël, l’histoire des rapports entre les Européens et l’Israélien n’a été qu’une histoire d’amour.

Rachel Samoul

Leave a Reply

*