Le pouvoir de la marche, Haïm Nahman Bialik

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Mon ami Dan Drai a traduit ce texte de Haïm Nahman Bialik (1873-1934). 
לממשלת המַרש – רשימות כלאחר יד / חיים נחמן ביאליק

Le pouvoir de la marche

Carillons de poésie toute la matinée, voici une demi heure que je suis assis à ma table de travail, la plume tremble entre mes doigts – et la page est toujours blanche. Je n’ai pas décidé encore quelle forme et quelle métrique donner aux méditations qui occupent mon cœur. Les rimes accourent d’elles mêmes, deux à deux, prêtes à s’atteler à « mon char », mais elles manquent de rectitude. Elles s’agitent. Une paire s’élance en amphibraque tandis que l’autre lui oppose une danse dactyle.
« Mais n’est ce pas le signe évident que des jumeaux s’agitent en mon sein ? » – me disais-je, fort de mon expérience –  » si il en est ainsi écrivons au plus vite ! la poésie exige un esprit clair. »
Et posant la plume je m’assois en face de la fenêtre, et fume une cigarette en regardant dehors. C’est une journée d’été quelconque, un jour de semaine comme les autres ; un début d’après midi, l’effervescence du matin est passée, mais la fatigue du soir est encore loin. Le soleil brille comme il le doit, l’air est doux et clair, dans tout le quartier les portails, les portes et les fenêtres sont ouverts, les gens comme les choses, dehors comme dedans, sont exposés à la vue de tous, au milieu de leur journée. Chacun à sa place, occupé à son affaire, joue son rôle quotidien, projette le son, l’image et le mouvement qui lui sont propres, et chaque geste, affirmé ou léger inscrit dans l’air sa trace particulière. La fenêtre de la maison d’en face s’ouvre sur un menuisier, ses bras nus accompagnent la varlope le long d’une planche, à chaque passage celle-ci laisse échapper un son, comme un chien enrhumé qui projette à chaque éternuement des copeaux fins et blancs, boucle après boucle. La fenêtre voisine laisse voir un tailleur, penché sur sa machine cliquetante, qui pique sans répits de son aiguille « point-point, trou-trou ». De l’une des cours un tiroir pousse des cris amers, comme si c’était lui et non pas la poutre sur laquelle il est posé que l’on était en train de couper en morceaux.

Des colporteurs, hommes et femmes, lancent leurs cris bizarres : tel d’une voix suppliante, tel autre en rimaillant, ou en jouant sur les mots et leurs ambiguïtés. A droite, depuis la pénombre de l’atelier du Forgeron les marteaux aux voix doubles frappent alternativement l’enclume, leur sons puissants et lourds tombent sur la rue, en un bruit étouffé, comme des boulets de fer. Au delà d’un mur bruissent les graves et les aiguës chancelantes d’un piano en ruine… Tout est comme toujours. Les gens et les choses reviennent pour la millième fois, comme des élèves sans inspiration sous la férule d’un instituteur, sur une histoire connue jusqu’à l’usure. Et malgré tout. Si l’on observe bien, chacun d’entre eux est comme une phrase unique dans l’affaire quotidienne, sa phrase à lui, lassante et aimée à la fois, qu’il n’échangerait pour rien au monde contre celle d’un autre. La phrase de chacun n’est qu’a lui, depuis les lettres et les voyelles jusqu’aux accents mélodiques.
« Tous ces gens ne sont-ils pas un peu poètes? chacun avec son individualité jusqu’à un certain point, ne fut ce qu’un point ténu à l’extrême, puisqu’en fin aucun être en ce monde n’existe sans sa mélodie bien à lui, le rythme particulier de son âme, cela même qui distingue un homme d’un autre, ne fut ce que dans le bruit de ses pas? »
Et tandis que je médite ainsi soudain apparaît au coin de la rue une fanfare militaire, dans tout l’éclat de ses cuivres, des enfants courent autour d’elle, elle fait retentir une marche joyeuse et exubérante. Les trompettes chantent à pleine gorge et les cuivres et les tambours les soutiennent de leur tonnerre héroïque. Des trombes de chants intenses et majestueuses se déversent inondent l’espace prosaïque du quartier, lancées par les bouches brillantes et vastes des tubes de cuivre, et tout est maintenant recouvert d’une ambiance de fête et de joie. La fanfare n’a pas traversé plus de la moitié du quartier et déjà les sons de la marche l’ont complètement envahi, les maisons comme les arrières cours, et tout l’air autour, tout est plein à ras bord. Tout est emporté par la vague joyeuse, rien ne lui résiste.
Hommes femmes et enfants ont bondi et sont sur le pas de leur porte ou de leur portail, artisans et ouvriers la tête et le buste émergeant de leurs fenêtres se déroulent comme des serpents hors de leur nid, bouche ouverte pour avaler goulûment les vives cadences musicales, si claires, leur rythme mesure après mesure sur la même mélodie, plus brillante et martiale à chacun des retours.
En un instant, tandis que j’observe, tout le quartier est sous l’emprise de la fanfare : voici le respectable propriétaire sur le trottoir d’en face, et un autre et un autre encore, puis un quatrième! tous suivent la marche en cadence. Bientôt ce sont les cris du tiroir, les éternuements de la varlope, le cliquetis de la machine a coudre et les chutes des marteaux qui s’alignent sur la marche !! Il ne faut qu’un instant de plus pour que le colporteur et le revendeur n’annoncent leur marchandise selon le rythme de la marche. Mais aussi, c’est en suivant le rythme de la marche que la servante dans la cuisine frotte sa casserole, le serviteur bat dans la cour les tapis et les édredons, que la maman balance le berceau de son bébé dans la chambre d’enfants, et que la grand mère tricote une écharpe ou des chaussettes, tandis que ses aiguilles battent le rythme de la marche!
On dirait même que le trot des chevaux et le grincement des roues des fiacres est accordé au rythme de la marche.
Tout les sons et tout les mouvements du quartier se sont unis en une marche, sont devenus comme une fanfare. Quel troupeau! ma colère monte contre ces gens auxquels je pensais tout a l’heure, il suffit du tonnerre d’une marche, qui les atteigne par sa bravoure, pour effacer toute trace d’individualité, voilà qu’est passé prés d’eux un chant militaire explosif et que reste-t-il maintenant des détails particuliers de leurs âmes, des pincées de rythme qui n’appartiennent qu’à eux ? il n’en reste rien, pas même le souvenir !! la fanfare les a avalés comme une baleine avalant un banc de petits poissons. Dans la suite, j’en suis sur, la marche régnera toute puissante, souverain du quartier pour toute la journée et peut être pour de nombreux jours, et nul ne pourra lui échapper.
« Non ! » – ainsi concluais-je en moi même – « Ces gens sont juste bons à paître, l’individualité complète, celle qui ne cède pas, qui ne se fond pas dans la masse, dont même la millième partie n’est pas quantité négligeable, est l’apanage d’un petit nombre d’élus, une part de divinité qui n’appartient qu’aux poètes. »
Aussitôt revenu à ma table je me trouvais saisi par l’inspiration, avec un plaisir non déguisé – sans doute teinté d’une pointe d’orgueil « d’être différent, mon destin distinct de celui de la masse »- la part de divin qui est en moi, se manifesta dans toute sa force. Les vers s’enchaînaient sans hésitations, tous gais, tous rapides, aussi lumineux et joyeux que l’offrande de la muse.
Bénis soient les dieux de la poésie, mes pensées intimes avaient enfin trouvé leur forme correcte et unique.
Mais quelle ne fut ma surprise en relisant finalement mes vers – il ne s’y laissait voir aucun dactyle, pas le moindre amphibraque – le poème était tout entier en trochées pures, le rythme de la marche.

Traduit de l’hébreu par Dan Drai 

כל הבוקר פעמוני דברי שיר, וזה כחצי שעה שאני יושב אצל שלחן עבודתי, העט רועד בין האצבעות – והגליון שלפני עודנו לבן כלו. עדין לא הכרעתי, מה דמות אערוך להגיון לבי ומה משקל אתן לו. החרוזים אמנם רצים אלי צמדים צמדים מאליהם, מוכנים ומזומנים לרתום את עצמם ב »מרכבתי »,ואולם רגלם איננה עוד רגל ישרה. בועטים הם. הצמד האחד מנתר אמפיברַכית והשני רוקד כנגדו דַקטילית

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