Je ne recommencerai plus…

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Texte inédit du recueil « Une année entre parenthèses » d’Esther Orner
pour Kef Israël à la mémoire de Chantal Akerman (1950-2015) morte le 22 (Kaf Beth) Tichri selon la date hébraïque.

Tu as été rattrapée de justesse.
Dommage.
Tu ne devrais pas faire ça tant que ta mère est en vie.
Je ne recommencerai plus.

S’est-elle souvenue de cette phrase après une quarantaine d’année ? Cette phrase l’aurait-elle arrêtée tout ce temps passé ?
La question a pu être oubliée. Ou remise aux calendes grecques. Il faudrait toujours se méfier de ses propres dires. Et surtout réfléchir aux conséquences possibles.
C’était une époque lointaine où celle qui lui avait donné ce conseil comptait pour elle. Puis comme souvent dans la vie, elles s’éloignèrent. Et pas seulement à cause de la géographie. Même si les distances se réduisent de plus en plus. Elle était un substitut à sa mère au-delà de simples liens familiaux. Toutes les deux faisaient partie d’une même famille d’esprit. La conseillère était son ainée. Ce n’était d’ailleurs pas un conseil. Cela avait été dit à la suite de plusieurs tentatives mal venues. Une intuition que cette phrase irait droit au coeur.

Elle avait quitté en plein désespoir sa famille. Sa mère. Son père. Sa ville. Son pays.
Se détacher.
Elle était venue habillée de vert. Une robe verte en taffetas et un bandeau assorti. Elle allait s’en sortir. Un membre de la famille dira plus tard. Elle est arrivée dans la grande ville en se tenant à la jupe de son ainée.
C’était injuste. Sa voie était déjà tracée. Elle avait juste besoin d’un support. Trouver ses marques. Sa place. Déjà toute petite, à cinq ans, elle montait dans un tram bondé et s’écriait – N’y a-t-il pas une place pour moi ?

Elle eut une vie bien remplie. Jamais assez. Dans certains métiers on est rarement satisfait. Jamais assez reconnu de son vivant. Imaginait-elle un tel retentissement autour d’elle ? Après bien sûr. Elle est partie le dernier jour de l’été. Le lendemain il pleuvait. Partie où ? Une fois de plus dans cette famille, toujours la même, on utilise partir pour ne pas parler de l’issue fatale.
On s’attendait. C’est à dire certains voyaient venir. D’autres pas du tout. Etait-ce un degré d’intimité ?

Un an après la mort de sa mère, elle a commencé a faire son deuil. Ou plutôt le deuil d’elle même. Au moment de la mort de sa mère elle s’est sentie soulagée. De quoi ? Pouvait-elle mettre fin à sa vie ? Seule la mère l’arrêtait. Pensait-elle que son parcours était terminé ? On pourrait l’expliquer ainsi. Ce n’était plus comme dans sa jeunesse un appel au secours. Elle ne parlait pas de partir. On ne dira pas qu’elle avait échafaudé cette fin, même si elle était déterminée de ne pas se rater comme dans un passé lointain.

Avait-elle tout dit ? Il reste toujours à dire. Même au-delà de ce que l’on a dire. Toutes les suggestions ne sont que des explications pour soi. Avant de partir, elle était déjà partie.
 Plus rien ne pouvait l’arrêter. Ni personne. Ni les proches, ni ceux qu’elle avait perdu en route et qui réapparaissaient.

Et celle qui croyait savoir a été choquée comme ceux qui ne savaient pas. Ou qui ne voulait pas savoir. Elle eut des rêves. Pas des cauchemars. Des rêves apaisants.

Au lieu de parler d’elle, d’elles, de ses souvenirs, l’ainée racontera deux rêves comme si elle déposait de petites pierres là où celle qui les avait quittés résidait. Loin du lieu.

Dans le premier rêve une lumière blanche inonde l’espace, l’ainée l’appelle. Elle ne veut pas venir. Elle l’appelle encore. Elle finit par venir tout en douceur et s’en va gentiment. Aucune parole n’a été proférée. Elle a une vingtaine d’année de moins.
Dans le second, il pleut. Elles vont traverser la rue de la rêveuse. Elles se tiennent par le bras. La rue se transforme en une rivière remplie de lumière.
Et celle qui est partie était comme lors de son dernier séjour dans cette même rue. Elle était calme et souriante. Elle s’en va. Et à nouveau aucune parole n’est proférée.

 ©Esther Orner