Le rapport W, infiltré à Auschwitz, Gaétan Nocq

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Nous retrouvons Agnès Bensimon qui a lu « Le rapport W, infiltré à Auschwitz », GAETAN NOCQ, Editions Daniel MAGHEN

Quelle incroyable destinée que celle de Witold Pilecki, officier et résistant polonais de la première heure qui en septembre 1940 se laisse prendre dans une rafle afin d’infiltrer le camp d’Auschwitz ! Sa mission : faire passer des renseignements, créer un réseau et planifier un soulèvement du camp, avec l’aide extérieure de la résistance. Il y survit 947 jours, jusqu’à son évasion, en avril 1943. Il rédige, en 1945, un témoignage complet de ses activités, connu sous le nom de « Rapport Pilecki ». Ce document sert de base à la magnifique adaptation réalisée par Gaétan Nocq qui vient de paraître aux éditions Daniel Maghen : « Le rapport W, infiltré à Auschwitz ».

Avec cet intitulé connoté « roman d’espionnage », Gaétan Nocq nous oriente vers une fiction où le personnage, infiltré sous la fausse identité de Tomasz Serafinski évolue dans un monde terrifiant auquel il ne s’attendait pas. Tout est scénarisé, les dialogues sont imaginaires mais l’auteur s’est rendu à deux reprises au camp d’Auschwitz par souci d’exactitude et a consulté maints documents d’archives, conseillé par l’historienne Isabelle Davion*.

Witold, alias Tomasz, fait partie du deuxième convoi de prisonniers acheminés au camp d’Auschwitz, ouvert au printemps 1940. Il porte le matricule 4859. Gaétan Nocq a choisi un découpage chronologique qui répond aux lois de la survie subies par l’infiltré : 95 jours jusqu’à Noël, 272 jours jusqu’à l’été, 580 jours jusqu’au lundi de Pâques 1943, Varsovie, 1947. Il participe aux travaux d’agrandissement du camp, notamment celui de Birkenau conçu pour l’extermination, achevé en 1942. Il développe en parallèle, à ses risques et périls, un réseau clandestin fort de 300 membres, issus pourtant de courants opposés de la résistance polonaise et qu’il parvient à fédérer. Il trouve le moyen de faire parvenir ses rapports au QG de l’armée secrète polonaise. Mais l’ordre du soulèvement tant attendu ne vient pas. Les chefs de la résistance estimant que ce serait un trop gros risque à courir pour des milliers de morts-vivants. L’étau se resserre, Tomasz parvient à prendre la fuite avec trois autres camarades. Un miracle.

Gaétan Nocq, qui est à la fois peintre et grand amateur de carnets de voyage, travaille ses planches en traitant d’abord les surfaces de couleur, à l’acrylique et au pinceau-brosse, avant de dessiner les personnages aux crayons de couleur. Le choix des couleurs est ici primordial, si le bleu domine, il crée un rythme en introduisant des rouges et des gris, pour un effet précis, chargé d’émotions diverses. Il insère des scènes oniriques très fortes, dans ce contexte terrible. Si l’esthétique est forte, le traitement n’a rien d’esthétisant, au contraire, il suscite des émotions prégnantes à partir de détails précis du quotidien des prisonniers. Textes et dessins présentent un équilibre parfait. Gaétan Nocq tenait à éviter les clichés sur Auschwitz, il a remporté le défi.

Polonais dans l’âme, Witold Pilecki tombera en mai 1947 sous les balles des Soviétiques pour … espionnage. Victime des deux idéologies les plus meurtrières du XXème siècle, aujourd’hui l’extrême droite s’est emparée de lui comme héros de la nation … Ce roman graphique lui restitue sa véritable dimension.

« Le rapport W, infiltré à Auschwitz » est un remarquable roman graphique à découvrir et à faire découvrir. En attendant l’adaptation de « La trêve », de Primo Levi, par ce brillant auteur. 

On peut découvrir les planches originales exposées jusqu’au 20 juillet à la Galerie Daniel Maghen, rue du Louvre à Paris.

@Agnès Bensimon

*Isabelle Davion signe la postface de l’album en livrant les éléments historiques du « Rapport Pilecki », dont le texte a été publié en France en 2014 par les éditions Champ-Vallon.