La Passeuse, Michaël Prazan

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Une note de lecture d’Esther Orner sur La Passeuse, Michaël Prazan, Grasset 2017

                 Michaël Prazan a tiré un livre à partir de son documentaire La Passeuse des Aubrais. Très souvent un film de fiction se fait à partir d’un roman. Ici c’est le contraire.  La Passeuse, si ce n’est pas un roman pourrait se définir comme un documentaire romanesque. Nous retrouvons écrit entre guillemets les épisodes du film qui sont un témoignage et ce qui ne l’est pas c’est la partie romanesque. Le personnage de La Passeuse aux multiples noms est un personnage de roman.

Ce que l’on pourrait reprocher à certains témoignages c’est le manque d’écriture. Ici le contrat d’écriture entre l’écrivain et son lecteur ne fait aucun doute.

Après sa visualisation d’un film de la BBC passé sur Arte  Yougoslavie, suicide d’une nation européenne le jeune Prazan a trouvé sa voie – « J’ai compris à ce moment-là que l’histoire, l’écriture, les images étaient mes passions et que je pouvais toutes les conjuguer dans la réalisation documentaire. La Shoah était revenue depuis longtemps me hanter, et je lisais tout ce qui était possible sur ce sujet. Sans doute pour savoir, plus ou moins consciemment, ce qui était arrivé à mes grands parents, à ma famille. Mais aussi pour percer ce mystère que je m’échine depuis à mettre au jour : comment peut-on tuer par conviction, au nom d’une idéologie ? La victime était familière, le bourreau impénétrable. » (page 144.)

Depuis lors il a écrit énormément de livres et tourné des films dont il a tiré des récits comme pour La Passeuse des Aubrais. Il a publié un seul roman La maitresse de Charles Baudelaire que je recommande.

Quand vous lisez une histoire à un enfant, il demande ébahi – c’est vrai ? Oui, répond l’enfant en moi c’est l’histoire d’un enfant caché Bernard Prazan, le père de Michaël Prazan, qui avait deux ans de plus que moi à cette période de Nuit et brouillard.

La première partie du livre raconte l’histoire des relations pas toujours faciles entre le fils et le père qui au fil des ans seront des meilleures. Bernard Prazan n’a jamais voulu parler de sa vie d’enfant caché qui l’a laissé orphelin de ses deux parents déportés assez tôt. Il allait de l’avant. Il aura une vie pas banale. Il refusera comme beaucoup d’enfants cachés de tenir le rôle de la victime et finira par accepter sous l’insistance de son fils de donner un témoignage à l’Ina en 2006. C’est partir de là que l’histoire se déroule.

A ce stade le récit du père, Bernard Prazan nous donne la version suivante. La Passeuse devait faire passer Bernard et sa sœur âgée de dix ans en zone libre et la Gestapo les auraient récupérés et déportés comme cela est arrivé à leur cousine qui accompagnée d’un passeur, n’est jamais revenue. La Passeuse aurait eu pitié des enfants. Elle les a sauvés et cachés. Ils iront de cachette en cachette pour le pire et le meilleur.  Or La Passeuse payera de ne pas avoir livré les enfants à la Gestapo. Elle sera déportée à Auschwitz-Birkenau, Mauthausen puis Ravensbrück  dans le fameux convoi du 24 janvier 1943 avec Charlotte Delbo et d’autres grandes résistantes, par les soins de l’autre passeur qui s’avéra être le fameux Lussac d’Orléans, un des plus grands chasseurs de Juifs. Un des plus grands collaborateurs de la France de Vichy.  Elle était venue chercher les enfants avec lui.

La seconde partie du livre est la recherche de la vérité avec ses ombres et ses lumières – La Passeuse déjà très âgée qui ne faisait partie d’aucun réseau de Résistance donne sa version des faits.  Il s’avère qu’elle a même rencontré Bernard Prazan qui, adulte, donnera un témoignage pour qu’elle puisse profiter d’une certaine retraite. Il ne l’a jamais raconté. La version que les fils Prazan possédaient c’était celle de la tante chez qui les enfants résidaient. La tante était persuadée que La Passeuse était de mèche avec l’horrible Lussac. L’était-elle ou non, c’est au lecteur de le découvrir et de suivre ainsi Michael Prazan dans sa démarche tout en nuance.

Et pour terminer je citerai un des passages qui m’a particulièrement frappée « Contrairement aux idées reçues, les vrais salauds ne courent pas les rues. La période de l’occupation a permis de les révéler. Et dans la compagnie des salauds, Pierre Lucas était un champion. » (page 109)

Esther Orner