Charlotte Delbo, La vie retrouvée

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Esther Orner nous livre quelques extraits d’un inédit : Memories 3 ou Mémoire d’une paresseuse, à propos du livre Charlotte Delbo, La vie retrouvée de Ghislaine Dunant, Grasset, 2016

ghislaine Dunant

J’avais lu de Charlotte Delbo en 2005 Aucun de nous ne reviendra, premier livre de sa trilogie intitulée Auschwitz et Après. J’avais beaucoup hésité. Et c’était bien après avoir lu d’autres livres sur le sujet. Toujours cette peur d’affronter la souffrance, de me retrouver face à ma mère et à mon père.

Ce que j’ai tout de suite perçu chez Delbo c’est son écriture. Une grande écrivaine. Bitia Cherki me l’avait prêté avant que je ne l’achète. Elle lisait tout sur le sujet. J’ai écrit un texte dans mon « grand inédit » La lectrice de soi que Kef Israël a publié.

Dunant, elle-même écrivain, s’attache à l’écriture de Delbo. C’est un essai littéraire plutôt qu’une biographie classique. Elle a d’ailleurs reçu le prix Fémina de l’essai 2016. Si Dunant raconte des épisodes de la vie de Delbo ce n’est jamais anecdotique, toujours discret et en rapport avec le chemin parcouru par celle qui deviendra l’écrivaine reconnue sur le tard.

Je ne savais pas que Delbo avait écrit le livre en 1946. Elle l’a caché. Elle avait montré le poème d’ouverture à Jouvet qui lui conseilla de le retravailler et retravailler, ce qu’elle n’apprécia pas. Elle n’y changea pas un iota. C’est seulement  en 1966 qu’il sera publié par les Editions Gonthier et repris dans les années 70 aux Editions de Minuit avec qui cela ne sera pas plus facile pour ses autres livres pas très vendables.

Sur l’écriture et la publication en 1966 du livre  Le convoi du 24 janvier j’aimerais citer des pages entières de Dunant.  Delbo signale dans son introduction ce qui deviendra la quat’ de couv avec des suppressions de la part de Lindon de tout ce qui ne fait pas référence à la Résistance. A croire que Lindon ne connaît que la Résistance. Il est vrai que les Editions de Minuit sont nées en pleine guerre en 1942.

Et Dunant que je cite dit :

« En 1965, ce n’est pas courant d’entendre une voix qui dise le génocide des juifs, l’extermination dans les chambres à gaz de convois entiers, la sélection à l’arrivée. Le discours dominant et qui domine au point  de jeter dans le silence ce qu’il s’est passé, est pour célébrer les combattants qui voulaient libérer la France du joug ennemi… » (page 307 )

Et plus bas toujours à la page 307, Dunant cite ce que Delbo écrit et ne figurera pas sur la quat de couv :

« De 1942 à la fin de 1944, des trains sont partis vers l’Allemagne chargés d’hommes, de femmes, d’enfants : les déportés. Qui étaient les déportés ? Des résistants, combattants armés ou combattants sans armes, des juifs qui n’avaient rien fait et d’autres qui avaient fait beaucoup (c’est moi qui souligne) des gens pris par malheur, le malheur d’une rafle ou d’une parole. Qu’étaient-ils précisément tous ceux qui étaient serrés dans les wagons à bestiaux, qui voyageaient pendants des jours et des nuits pour atteindre un lieu situé au-delà de l’épouvante : le camp de concentration ? »

Ce qui fait la grandeur de Ghislaine Dunant, c’est que c’est une écrivaine qui écrit sur une autre écrivaine avec une empathie évidente, une connaissance intérieure de l’écriture et un travail impressionnant de documentation. Il y a  une telle empathie que parfois je ne sais plus qui écrit Delbo ou Dunant. Je me reprends aussitôt. Toutes les deux ont leur propre écriture.

Esther Orner