Geneviève Brisac, Vie de ma voisine

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Une note de lecture de l’écrivaine israélienne de langue française, Esther Orner

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Geneviève Brisac, Vie de ma voisine  (Grasset, 2017)

Je m’installe devant mon ordinateur pour essayer d’écrire sur  « Vie de ma voisine »  que j’ai lu et relu ce Shabbat, sans vouloir faire un jeu de mot facile je dirais que ce livre plein de vie relate une fois de plus une des histoires les plus mortelles du vingtième siècle et je me laisse distraire par mes mails qui me perturbent. Je me demande comment écrire sans tomber dans les lieux communs qui ont trop servi. Tant de témoignages, d’écrits historiques et d’oeuvres littéraires ont été publiés sur le sujet. Et je crois entendre – Encore sur ce sujet, qui ça intéresse ?  Et de répondre si on publie, c’est que ça intéresse. Vérité de Lapalice. Je me souviens d’une remarque d’Elie Wiesel : Pour un livre sur la Shoah, (à moins qu’il utilisait encore le terme inapproprié Holocauste) une dizaine de livres sont publiés par les négationnistes pour la nier ou la banaliser.

Donc ce matin prête à commencer ma chronique, je tombe sur le Crif  que je cite  Jonathan Sandler, 30 ans, ses deux enfants Arieh et Gabriel, 5 et 4 ans, ainsi que Myriam Monsonégo, 7 ans, furent assassinés de sang froid parce que juifs à Ozar Hatorah. C’était le 19 mars 2012. Assassinés parce que juifs en ce vingt et unième siècle comme au siècle dernier déportés, massacrés parce que juifs et peu importe si l’on voulait rester juif ou pas et pire si on se haïssait en tant que tel.

La voisine de Geneviève Brisac se nomme Jenny. Elle est née à Paris en 1925 de parents arrivés en France en 1924. Ils sont originaires de Pologne. Rivka Plocki née Rasfuj et Nuchim Plocki. Lui socialiste et intellectuel, il a même essayé le kibboutz. Trop chaud, il est retourné en Europe. La mère une bundiste. Jenny proche de ses parents milite jusqu’à ce jour en gardant un esprit critique qui la caractérise. En Pologne c’était bien connu que les familles juives, celles surtout qui s’étaient éloignées de la religion, se déchiraient entre communistes, bundistes, socialistes et sionistes dont il n’est pas question ici. Ces derniers se partageaient entre sionistes de gauche, de la droite révisionniste (Jabotinski), de religieux et face à eux les amerikaners.

La voisine rencontre la romancière dans les escaliers de leur immeuble et lui demande d’écrire sa vie. Elles ont une grande admiration pour Charlotte Delbo que Jenny a bien connue. Une histoire commune faite d’amitié peut commencer.

Geneviève Brisac (1951) née après la guerre déroule la vie de Jenny depuis l’enfance  jusqu’à ces jours-ci. L’enfance y tient  une place centrale.  Geneviève Brisac donne la parole à Jenny pour qu’elle se raconte. Elle rapporte son Je. Elle en parle aussi à la troisième personne. Geneviève Brisac s’implique avec empathie et discrétion. Si la narratrice et l’héroïne sont discrètes, elles nous donnent une foule de détails personnels et historiques sur une époque qui a commencé bien avant la guerre qui continue avec les lois anti-juives, le port de l’étoile jaune, les rafles, les déportations, la France de Vichy, la Résistance. Puis la Libération et la vie qui continue malgré tout.

Les parents amoureux de la France seront dénoncés et arrêtés le 16 juillet 1942 avec leurs enfants par « un flic », un ancien voisin. Ils seront déportés et ne reviendront pas. Elle et son frère sont français survivront en restant à Paris. Le petit frère Maurice sera envoyé après deux ans à la campagne. Et elle sauvée par la famille de son amie de toujours Monique. Je ne m’étendrai pas, je tiens à laisser au lecteur le bonheur de découvrir cette vie unique avec intérêt et joie (oui,oui avec joie) qui s’inscrit dans l’histoire avec sa grande hache pour ne pas citer Perec.

Jenny affirme que les gens se divisent en deux – Ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas

Le père comprend très vite le danger à rester à Paris, il veut partir avec sa famille en Angleterre, la mère sous divers prétextes refuse de partir pourtant elle comprenait et elle savait.
Il ne suffit donc pas de comprendre. Alors comment se détacher d’un endroit que l’on sait dangereux lorsque c’est encore possible. Qu’est ce qui nous empêche vraiment de partir ? De sauver nos vies ?

Souvent je pense à ces arbres debout sur une terre incendiée. Ils sont quelques uns parmi les arbres calcinés. Ils sont une trace de ce qu’il reste d’une forêt détruite par des criminels. J’y vois l’image de rescapés et de survivants. Pourquoi eux plutôt que d’autres ?

Esther Orner