En hommage à monsieur Lévinas mort en 1995 le huitième jour de Hanouka

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Dans le cadre du Billet de l’Invité(e), Esther Orner rend hommage au philosophe Emmanuel Levinas.

En hommage à monsieur Lévinas mort en 1995 le huitième jour de Hanouka

Texte tiré de Memories ou Mémoires d’une paresseuse   Novembre 2009 à Novembre 2011

La Paracha, la section hebdomadaire, avait lieu à l’Enio (École Normale Israélite Orientale) après l’office du Shabbat matin. Il y avait surtout les élèves et les habitués d’Auteuil et ceux des alentours qui pouvaient arriver à pied.

Une ou un étudiant lisait le verset en hébreu et sa traduction ainsi que le commentaire de Rachi.

Dans mes notes sur la première rencontre, donc pas de mémoire, j’ai encadré la phrase suivante qui a dû me marquer particulièrement  : Le lecteur continue l’écriture du texte. Cette phrase a dû me marquer autant que celle de Proust que je cite à nouveau : Chaque lecteur, est quand il lit, le propre lecteur de soi-même.

Lévinas avait l’habitude de rappeler qu’il ne commentait pas le sens obvie du verset, mais le commentaire du grand Rachi. Il n’oubliait jamais de complimenter l’élève-traducteur qui nous étonnait par son savoir de la langue hébraïque. La plupart  venaient du Maroc de familles religieuses.

Certains chercheurs jusqu’à ce jour ne veulent rien savoir sur le judaïsme de Lévinas, ni ce que cela ait pu apporter à sa philosophie et d’autres le fustigent de s’être trop éloigné de ses sources. Pour une fois la vérité n’est pas au milieu comme on aime le dire, mais tout simplement cette dichotomie n’est pas justifiée et beaucoup plus complexe. A l’époque je ne m’en occupais pas du tout et même maintenant après sa mort, déjà dix ans ou onze ans, cette discussion ne m’intéresse pas vraiment. Philosophe tout court ? Philosophe juif ? Philosophe français ? Philosophe juif français ?

Peu importe. Juif et philosophe. Philosophe et Juif. Moi qui n’ai pas eu la chance de faire une année de philo et qui suis plutôt une littéraire, j’ai accès à sa philosophie grâce à ces années où je suis allée l’écouter. Et le lendemain, le dimanche matin, pendant que Jonathan et Daphna faisaient la grasse matinée, je reconstituais par écrit le Rachi.  J’ai ces fiches, une des choses les plus précieuses que je possède.

Pour moi ce fut une année faste. Une toute première publication à quarante ans. Un petit récit aussi important que si cela avait été un livre. Quand le texte Je la retrouverai sortira au printemps, je raconterai aux Dalmas que chaque semaine je vais à l’Enio, à moins que ce fut plus tôt car dans le premier Cahier du Nouveau Commerce que j’achetais, il y avait un texte philosophique de Lévinas.

Le cours suivant Monsieur Lévinas avant de le commencer demanda à ce que je me présente après le cours.

Il me parla avec beaucoup de gentillesse et se lança dans un discours sur le tiers qui ici est une femme et jalonne le récit. Je demanderai des explications. Et ainsi j’apprendrai que c’est un mot clé dans sa philosophie du visage de l’autre. Il est bien dommage que je n’ai pas retranscrit ses paroles le lendemain matin. Mais je ne devrais pas avoir de regrets puisque j’avais encore tout à apprendre. A partir de là, il commentera chacun de mes textes publiés par les Dalmas.

Monsieur Lévinas avait un réel intérêt pour les gens. Je le voyais bien à l’Enio dans sa communauté. Et quand je quittai Paris en 83 je l’invitai à la fête que l’on me fit à Copernic. Plutôt par politesse. Surtout ne pas le déranger. Je fus étonnée de le voir venir me saluer.

Je ne sais pas si ceux qui venaient à l’Enio savaient combien il était connu surtout dans les milieux philosophiques. Il n’avait pas encore l’aura grandissante qu’il eut après sa mort. Il était un des leurs en toute modestie. Derrière lui et l’étudiant il y avait de vieux messieurs qui paraissaient connaître toute la Bible par cœur. Souvent quand Lévinas cherchait à citer un verset il se retournait vers eux. La plupart opinait du bonnet à ses paroles.  Ils formaient une sorte de chœur grec, à moins que ce fût une rangée de sages de la Thora.

Plus tard, bien plus tard des célébrités du Tout Paris viendront se montrer surtout après un passage chez Bernard Pivot que la plupart des participants ne regardaient pas un vendredi, soir du Shabbat, et n’étaient donc pas en mesure de les reconnaître.

Je suis partie l’été 83. Il est mort à Hanouka 1995, déjà très célébré. Je me suis souvent demandée s’il l’on n’avait pas dû attendre la mort de Sartre pour lui donner enfin sa vraie place.

©Esther Orner

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