En marchant, en écrivant : Sionistes et poètes hébraïques

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A propos du projet Tel Aviv, en marchant, en écrivant

Départ Palais des Thés, Dizengoff à l’angle de la rue Gordon. J’ai l’esprit ludique et je décide d’arriver à ma destination au coin de Jabotinsky et d’Ibn Gvirol en me dirigeant vers le Nord tout en tournant une fois à gauche, une fois à droite. Donc, premier tournant gauche sur Gordon, puis un tout petit tronçon de la rue Hirchenberg et virage à droite dans la rue Gottlieb. J’apprends qu’Hirchenberg, prénom Samuel, était un peintre originaire de Lodz. Et moi qui croyais que c’était un sioniste politique comme la plupart des rues de la ville. Sioniste, il était bien sûr puisqu’il est arrivé en Eretz-Israël en 1907 à la demande de Boris Shatz, le fondateur de l’école d’art Betzalel à Jérusalem. Mauryzy Gotlieb, lui, je sais que c’est un peintre juif polonais mort à 23 ans. J’ai toujours aimé son tableau « Juifs priant à la synagogue Kippour » peint l’année de sa mort. Je vais l’admirer à chaque fois que je suis au musée de Tel Aviv. Maurycy aurait-il eu conscience de l’imminence de sa mort ? Le Sefer Torah au centre du tableau est dédié à sa mémoire,  une inscription sur le manteau qui l’enveloppe l’atteste.  Un tableau codé, où il s’est représenté trois fois comme enfant, adolescent et jeune homme, où les personnages sont inspirés par des membres de sa famille, où la jeune fille debout est la femme qu’il aime. Très romantique.

De très belles maisons Bauhaus et une végétation luxuriante, cyprès, palmiers, bananiers. Etre tellement dans la marche aiguise mes sens, je remarque des détails, des textures différentes, ce treillage stylisé en béton par exemple ou ce mur ajouré en briques.

Un tag m’interpelle : Ich Bin Ein Forgotten Writer. On dirait qu’il a été posé là pour moi. Ecrivain oublié ou plutôt écrivain qui s’oublie. Je me souviens de la phrase de Marina Tsvétaieva : « Que fais-je d’autre dans la vie que de ne-pas-écrire ? »

Je me retrouve sur Ben Gourion et empreinte la rue Adam HaCohen non sans avoir admiré le beau bâtiment Bauhaus tout juste rénové au numéro 77. En me relisant, je remarque que j’ai écrit empreinte au lieu d’emprunte. Décidément, je veux laisser ma trace dans les rues de Tel Aviv.

Ma méthode, gauche/droite/gauche me permet de bien comprendre le Plan Geddes. Oui, c’est un Ecossais qui a été commandité dans les années 20 pour établir le plan de Tel Aviv avec ces grandes avenues parallèles à la mer, ces rues moins larges perpendiculaires à la plage et enfin ces ilots d’habitation calmes et isolés de la circulation générale de la ville. Une vraie cité-jardin, sauf que les jardinets ont tendance à disparaître, transformés en parking.

Mon nouveau livre de chevet, le « Guide des rues de Tel Aviv » me fait découvrir qu’Adam n’est pas le prénom de ce monsieur HaCohen mais un acronyme de son nom Avraham Dov Michelishiker, un poète de l’époque de la Haskalah, les Lumières juives.

La promenade réelle s’accompagne toujours d’une promenade dans les pages d’un livre. J’ai l’impression de gambader entre la poésie hébraïque du Moyen-Age et le sionisme.

Des bottes orange à talons compensés ont été abandonnées au bord du trottoir. Je tourne à droite. Encore une rue-acronyme, Yalal, les initiales de Yehouda Leib Levin (1844-1925), poète et écrivain. Il a traduit le roman de Disraeli, premier Ministre de la reine Victoria, Tancrède, où il préfigure le retour des Juifs à Sion en hébreu sous le titre Un miracle pour les peuples. J’aime beaucoup mêler la topographie à l’Histoire.

Marcher, c’est mon quotidien mais regarder avec une telle intensité ce que je traverse me sauve de la routine.

Gauche, droite, gauche. Je me retrouve sur Shlomo Hamelech. Impressionnée par une façade tout à fait insolite avec des claires-voies faites d’ouvertures rondes comme des culots de bouteilles. Je suis distraite par le passage d’un promeneur de chiens à vélo. Un, deux, trois, quatre, cinq chiens dont les laisses sont attachées à la selle trottinent derrière le cycliste.

Je tourne à droite sur Arlozoroff. Puis à gauche dans Immanuel HaRomi, un poète et un grammairien né à Rome qui écrivait en hébreu à la fin du XIIIe siècle, un contemporain de Dante. La rue Immanuel de Rome, l’un des bijoux cachés de Tel Aviv. Une voûte de ficus aux troncs forgés. Le pépiement d’une multitude d’oiseaux. Des jeux d’ombre et de lumière à travers la frondaison. L’un des arbres est entouré de bandelettes de tissu comme un arbre à prières.

Petit crochet sur Jabotinski puis à gauche sur Ibn Gvirol. Un Sioniste puis un poète hébraïque.

Tiens encore des bottes, noires et à talons aiguilles. La pluie qui s’annonce a dû donner lieu à des essayages.

ichbin

Je suis un écrivain oublié!

Shlomo HaMelech, 100

 

Immanuel HaRomi

kippour

Le tableau Yom Kippour de Maurizcy Gottlieb

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Tel Aviv, En marchant, en écrivant: Marche n°9

Distance parcourue: 1 kilomètres 700

Seule 

Date: 30 Kislev 5774/ mardi 3 décembre 2013

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photo (24)

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