Ethno-Roman de Tobie Nathan

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 Esther Orner dans le cadre du Billet de l’invité(e) nous dévoile sa lecture de lEthno-Roman de Tobie Nathan aux éditions Grasset. (Sortie 12 septembre 2012)

En ce moment je lis au moins trois livres à la fois. Mais ce Shabbat je l’ai entièrement consacré à Ethno-Roman de Tobie Nathan arrivé à ma grande surprise ces jours-ci. Je comptais le lire en plusieurs fois. Ne pas l’avaler en papivore que je suis. Dans la nuit du vendredi au samedi, je me suis réveillée à trois heures du matin. J’ai commencé la lecture. Je n’ai pas « le goût de la nuit » comme Tobie Nathan, mais plutôt celui du grand jour. Il a dû m’inspirer ou m’envoyer ses esprits. Je me suis rendormie à l’aube pour me réveiller plus tard et enchainer la lecture avec quelques pauses jusqu’à la sortie du Shabbat.

Dès l’incipit, j’ai été intriguée: « En vérité, je suis né après ma naissance ». J’aime que l’on soit né après sa naissance.

Sa famille proche quitte l’Égypte comme tant d’autres après l’opération de Suez, en 1956. D’abord ils immigrent à Rome, ils sont sujets italiens, puis en France. Ils n’ont pas choisi Israël comme beaucoup d’Egyptiens. Tobie Nathan a dix ans. Par sa mère qu’il considère comme un génie et apparemment cette femme était géniale, il fait partie d’une lignée de grands rabbins qui ont joué un rôle aussi bien dans la communauté juive qu’à l’extérieur. D’une famille aisée, voire riche, ils devinrent pauvres comme tant d’immigrés et vivrons dans la banlieue parisienne. Tobie Nathan ne retournera jamais en Égypte. D’ailleurs il n’y a plus de juifs en Égypte. Il rapporte sa rencontre avec le chargé d’affaires de l’ambassade d’Égypte à Tel Aviv, étonné par son bon arabe égyptien. Tobie Nathan lui répond qu’il est  juif égyptien depuis des générations. L’égyptien rétorque « Il n’y a pas jamais eu de Juifs en Égypte »  (pages 183- 84)) Judenrein? Oui, absolument. Il reste bien quelques vieillards, mais tout de même Judenrein.

Tobie Nathan ne deviendra pas rabbin. Ce qui ne l’empêchera pas d’être relié profondément au judaïsme, à sa culture, à son Dieu. Il sera Ethnopsychiatre, intéressé par les migrants d’autres cultures, par leurs esprits par leur divinités. Nathan est tout de même un peu spécial comme on dit dans un de mes pays d’origine… Ce qui ne peut plaire à tout le monde.

Pour lui  penser, écrire sont exercices de sincérité  (page 359.). Cette sincérité c’est ce qui m’a frappé tout le long du récit. Et puis ne jamais parler pour ne rien dire. Il l’a en commun avec son maitre Devereux à qui il consacre des pages inoubliables. Une rencontre étourdissante. Rare. Manitou aurait pu être son maitre. Il ne le sera pas.  Cela sera réservé à Georges Devereux. C’est dans la logique du personnage.

On rencontre une foule d’individus très connus dans le landerneau parisien, les maitres à penser des années 70, mais aussi de nobles inconnus et les femmes qu’il a aimées.

Son père tient lui également une grande place dans son roman. « Mon père a toujours été un insoumis. Non pas un révolté, encore moins un révolutionnaire… » Un insoumis fondamental, silencieux et souriant, moqueur et taquin, farouchement lui-même – un autonome »  (page 164) Cette description ne le décrit-elle pas aussi?

Ethno-Roman est une autobiographie. Ni déguisée, ni une autofiction. Il se lit comme un roman policier qui décrit toute une époque comme dans les meilleures biographies – Mai 68 et sa révolution culturelle, le communisme à la française, la psychanalyse et ses écoles, l’exil contemporain et bien sûr l’Égypte d’avant avec sa population diversifiée et cosmopolite.

©Esther Orner