Le discours à Tel Aviv de Paul Celan

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La revue Continuum, la revue des Ecrivains israéliens de langue française, – qui a mis aujourd’hui en ligne son site litteraturefrancophone.co.il – a consacré sa sixième édition à Tel Aviv et au poète Paul Celan. Les deux sujets ne sont pas étrangers l’un à l’autre. Paul Celan a prononcé un bref mais important Discours à Tel Aviv lors de son unique voyage en Israël en 1969.

Paul Celan est le poète juif qui a écrit en langue allemande après la Shoah.  Comme l’écrit si bien Alain Suied dans Paul Celan et l’exil de l’identité, « un poète qui ose, après la Shoah, suivant en quelque sorte l’exemple heinien, tenter de déposer dans la mémoire du poème (allemand, ici) la présence juive déniée? La parole hébraïque exilée? »

Paul Celan s’est rendu à Tel Aviv en 1969 où il a prononcé ce discours que je trouve bouleversant. Un an après, en avril 1970, Paul Celan s’est suicidé en se jetant dans la Seine. Il y a de cela exactement 40 ans.

DISCOURS DE TEL-AVIV

Je suis venu vers vous en Israël parce que j’en avais besoin.

Comme il en va rarement d’une sensation, je suis, après tout ce que j’ai vu et entendu, rempli du sentiment d’avoir fait ce qui convenait – et j’espère, pas seulement pour moi-même.

Je  crois avoir une notion de ce que peut être la solitude juive, et je comprends aussi, parmi tant de choses, la fierté reconnaissante pour chaque verdure plantée par vous-même et qui est prête à rafraîchir chacun qui passe par là ; comme je saisis la joie pour chaque parole nouvellement acquise, par vous-même ressentie, accomplie et qui accourt fortifier celui qui se tourne vers elle – je saisis cela en ces temps où l’aliénation de soi et l’emprise de la masse croissent en tous lieux. Et je trouve ici dans ce paysage extérieur et intérieur beaucoup de vérités contraignantes, de l’évidence naturelle, de l’unicité ouverte au monde, propres à la grande poésie. Et je crois m’être entretenu avec la tranquille et confiante résolution de vous affirmer dans l’humain.

Je suis reconnaissant à tout cela, je vous suis reconnaissant.

Traduction: Rainer Michael Mason

paru dans La revue des Belles Lettres, Paul Celan, 1972

Je remercie Bertrand Badiou, gestionnaire de l’oeuvre et du fond posthume de Paul Celan et Suhrkamp Verlag de m’avoir donné l’autorisation de mettre ce texte en ligne. Ce texte ne peut en aucun cas être repris sur d’autres sites, sous peine de poursuites pour non-respect du droit d’auteur.