Les tendances de la musique pop israélienne de l’an 5780

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Dans le cadre du Billet de l’Invité, j’ai le plaisir d’accueillir mon ami le Docteur Alain Horowitz qui a écrit pour Kef Israël sur le vin israélien et qui apprécie tout autant la musique israélienne ! Il nous propose un état des lieux très intéressant de la musique pop israélienne.

La for-mi-dable surprise du hit parade de la musique pop Israélienne de l’an 5780

L`année hébraique 5780, et de fait les neuf premiers mois de l’année 2020 devaient en toute logique se traduire par un désert musical, tressé d’ennui et de médiocrité au vu du COVID19 et de ses conséquences économiques, du confinement des artistes et de leurs muses. Une année de transition, d’hibernation en quelque sorte. Une année perdue. Pas de concerts live, aucun cachet digne de ce nom n’a été versé aux musiciens et à leurs accompagnants, qu’ils soient percussionniste, bassiste, soundman ou électricien de scène.

De fait, les deux hit parades nationaux de fin d’année, celui de Reshet Gimel (1) et celui conjoint à Galgalatz (2) et à Ynet (3) auraient logiquement du être ternes comme l’année écoulée. Et contre toute attente, ils ont franchement surpris et nous ont fait le plein de plaisir mêlé d’une franche dose d’optimisme.  J’ai trouvé la scène pop israélienne en effervescence et en net renouvellement, dynamique et faisant preuve d’une santé insolente et d’une jeunesse florissante.

Les premiers à en payer le prix ont été les reines et les rois de la scène et des playlists de ces dernières années. Les stars bien établies sont aux abonnés absents de ce hit parade de l’an 5780 et semblent comme balayées par cette nouvelle vague. Dans le genre Mizrahi (4) par exemple, Omer Adam récolte une surprenante 40e place seulement en solo et une 22e place en duo – pas très réussi à mon avis- avec Eden Ben Zaken sur Galgalatz et est carrément absent sur Gimel.

Mais le reste est encore plus surprenant, et pour le comprendre il nous faudra traiter séparément les artistes féminines et masculins, qui ont pris part de façon différente dans ce qui compose la mosaïque, le kaléidoscope de la scène pop made in Israel.

Commençons par les femmes.

L’an 5780 a été la fête du rythme, et nos musiciennes ont ouvertement brandi la bannière du vibe techno, du dance et du hiphop, du déhanché mais également de la diction hyper fluide. On y retrouve beaucoup de ce qui se visionne et s’auditionne sur Youtube, MTV ou Tiktok, mais teinté d’une patine telavivienne.

Noa Kirel

La palme de l’artiste pop féminine de l’année va à Noa Kirel. Véritable bombe de scène malgré ses 19 ans à peine et sa taille ne dépassant pas 1,54 mètre. Noa a réussi le tour de force de placer trois tubes aux hit parade 5780, dont un duo avec son petit ami du moment, Jonathan Mergui, chanteur à la mode. Tous les ingrédients de la teen techno dance music sont là, et les énergies de Noa semblent illimitées.

J’ai choisi pour vous un clip de l’été dernier qui me parait le plus représentatif de son oeuvre :

Noa Kirel. Pouch. Des accents d’Orient, et un dromadaire. La sacoche banane ou pouch est au centre de l’histoire.

Noa Kirel a percé à l’âge de 14 ans dans des séries de télé pour ados de Hot. Elle s’est ensuite lancée sur la piste, chantant et dansant. Deux fois primée comme meilleure artiste israélienne sur MTV Europe, elle vient de signer, ultime couronnement, un contrat juteux pour plusieurs années avec Atlantic Records.

Pour la petite histoire, Noa est née à Raanana, et s’appelait en fait Noya. Peu de temps après sa naissance, elle souffrait d`un retard de croissance et de développement, à cause d`une malformation des voies urinaires congénitale, à l’origine de multiples infections rénales et d’hospitalisations à répétition, au point que son rein droit ait presque disparu. Et à l’âge de quelques mois elle a fort inquiété ses parents par son immobilité, refusant de se mettre debout et de marcher. Un Rabbin consulté conseilla aux parents de changer son nom de Noya (de Noy, beauté) en Noa (du verbe lanua, bouger). Et prédit qu’elle deviendrait une danseuse ! Son pari a réussi outre mesure et Noa est devenue en quelques années une figure incontournable de la scène israélienne, mais on la voit également poser comme mannequin ou pour des pubs. Très feeling et représentative de la jeunesse israélienne, elle s’est battue, en dépit de ses problèmes de santé, pour pouvoir servir sous les armes de Tsahal plutôt que de jouir d’une dispense.

Et question de capter le potentiel de Noa Kirel, voici un de ses tubes de l’année 5780  en version acoustique cette fois. C’est explosif ! Les gens de chez Atlantic Records ont tout compris.

Noa Kirel. Im ata gever.  

Jasmin Moallem

         Changeons légèrement de genre. En lice pour pour le titre de percée de l’année, sans avoir remporté la palme pour autant, inconnue du public jusqu’il y a à peine un an ou deux, voici Jasmin Moallem, 25 ans, fraîchement diplômée du cours de chant au conservatoire de musique Rimon à Tel Aviv. Jasmin est une véritable créatrice dans un genre alternatif-indie. Auteur compositeur, elle est pour pas mal de critiques la vraie promesse musicale de cette année. Malgré son look fin et délicat, elle est la représentante n°1 du genre trap en Israël.

Le trap, c’est le nouveau rap de ces dix dernières années. Issu du Sud des Etats-Unis, des mauvais quartiers, d`utilisateurs-dealers de drogue qui squattaient des bâtisses abandonnées, les trap houses, où ils tentaient de masquer leur activité principale par un studio de musique en devanture, excellente manière de blanchir l’argent de la drogue. Le trap se distingue du rap et du hip hop par un rythme beaucoup plus lent, et par l’accompagnement minimaliste qui se résume en général à un synthé, qui fait également la percussion. Quant aux paroles, ne pas chercher Verlaine, ce sont des collages de mots ou de phrases.

La chanson Missiba (5) à la 23ème et 39ème place respectivement au hit parade 5780 est un trap plutôt soft et féminin, mais redoutablement efficace. Son album Arie (le lion) propulse Yasmin Moalem comme un étoile dans le firmament de ce créneau particulier, et elle pourrait bien un jour pas si lointain remplir les salles en Europe comme le font aujourd’hui Idan Raichel, Assaf Avidan ou Lola Marsh. 

Jasmin Moallem, missiba

Ella-Lee

Revenons en au genre Teen dance. La percée de l’année 5780 côté femmes est Ella Lee, lycéenne de 17 ans, qui était en lice au concours pour représenter Israël à l’Eurovision 2020, et y a terminé à la troisième place. Au hit parade de fin d’année, elle devance comme découverte pour 5780 les favorites qu’étaient Yuval Dayan, Nasrin Kadri et Eden ben Zaken.

Chez Ella Lee, cela bouge énormément sur scène. Elle participe à l’écriture de ses chansons mais surtout compose elle-même ses chorégraphies. Son inspiration ? Elle apparaît clairement sur la photo ci dessous, le titre étant écrit en hébreu, mais vu de loin, cela paraît coréen. Car ses idoles et le vent nouveau qu’elle essaie d’apporter en Israël, c’est la K Pop, autrement dit les groupes de pops féminins de Corée, du genre Mamamoo. Certes, pas tout le monde apprécie et une critique du quotidien Israel Hayom l’a descendue en flammes. Trop Kitch et vulgaire ? Mais c’était là le but de l’opération puisque telle est la K Pop. Que faire, il faut parfois savoir patienter pour conquérir. Souvenons nous que le Boléro de Ravel a été hué et sifflé lors de sa première à l’Opéra Garnier en 1928 !

Ella Lee: Zot Ani, le titre en hébreu est intentionnellement mal orthographié pour faire plus Coréen

En tout cas le public et les votants, qui seraient plutôt du genre 15 à 25 ans ainsi que les soldats de Tsahal qui votent en général en masse ont tranché, et outre le titre de découverte de l’année, son morceau est arrivé à la très respectable 5ème place du hit parade sur Galgalatz, et la 13 ème sur Gimel. Ella Lee, affaire à suivre…

Où donc sont passées les ballades et chansons d’amour côté stars féminines en 5780 ? On en trouve certes quelques-unes à ce hit parade mais elles ont été comme pulvérisées par les fusées de Teen dance et de Hiphop. Il y a des chansons douces de Keren Peles et de Yuval Dayan, de Dikla et d’autres au tableau des primées. Et de Noy Fadalon, encore une découverte de cette année écoulée. 

Nasrin Kadri

Et Nasrin Kadri, avec une chanson écrite et composée entre autres par Idan Raichel. Chanteuse israélienne-palestinienne qui s’est convertie au judaïsme,  Nasrin chante en hébreu comme en arabe et parfois les deux dans un même morceau, elle est au top des ventes de CD et a rempli sans effort les 5000 places de l’amphithéâtre de Césarée en concert live. Nasrin est aussi passée au statut de juge à l’émission The Voice.

Sa chanson Eze Yom Tov (Quelle bonne journée), que la chance tourne en ma faveur après des nuits de désespoir, classée 28ème sur Gimel. Et pas du tout sur Galgalatz, où elle se classe par contre 16ème avec un autre morceau, Habib Albi, qui est un trio avec Static et Ben El et une chanson qui est devenue l`hymne Tel Avivien de la tolérance et des LBTG. Nasrin y est filmée entre autres dans le tunnel du métro de Tel Aviv en construction.

Nasrin Kadri el le projet d’Idan Raichel. Eze Yom tov

Habib Albi, Nasrin Kadri, Static et Ben El

Les soeurs Karakukly

Que reste-t-il du romantisme ? Ce cri du coeur, cette question est posée par les soeurs Karakukly – au hit-parade de Reshet Gimel uniquement- comment pouvons nous continuer à communiquer et à aimer au milieu de ce tsunami de technologie hyperlink cybernétique et de réseaux sociaux, peut on encore se parler face à face et non par le biais de posts, talkbacks et stories ?  Et non, elles ne sont pas soeurs jumelles, malgré les apparences.

Les soeurs Karakukly, Efo haromantika

Eden Ben-Zaken

Et finalement, une petite madeleine pour les fans d’Eden Ben Zaken, sa chanson Egrof (coup de poing) arrivée 8e et 10e respectivement aux deux hit parades. Version live spécialement pour la transmission en direct des résultats sur Galgalatz, au Barby à Tel Aviv, sans public, COVID19 oblige. Cela prend au tripes, ce coup de poing! Mizrahi mais avec quelques accents de klezmer

Terminons par la chronique des petits potins, nos stars commenceraient elles à quitter les quartiers de Neve Tzedek et de Florentin, base de la bohème telavivienne ? En tous cas, Eden Ben Zaken et Eden Alena ont toutes deux acheté ou loué un appartement sur la place Dizengoff, avec vue sur le Kikar et la fontaine d’Agam.

Dans le prochain épisode, ou deuxième partie si vous préférez, nous retrouverons les vedettes masculines de l’an écoulé, qui nous brosseront un tableau assez différent.

©Alain Horowitz

(1) Reshet Gimel, la troisième chaîne de la radio publique Israélienne, qui est consacrée uniquement à la musique Israélienne et transmet donc plus de 90% de chansons en Hébreu. Dans l’ensemble, les stations radio passent dans le genre pop deux tiers de musique étrangère essentiellement anglo-saxonne et un tiers de made in Israël

(2) Galgalatz, la chaîne FM de Galei Tsahal qui passe 24 heures sur 24 de la musique non stop avec très peu de parlote, mis à part les infos chaque heure et les infos routières. A Galei Tsahal, les ondes de Tsahal, comme sur Galgalatz la plupart des présentateurs sont en uniforme. Galgalatz est formé du mot galgal, la roue et un raccourci de Galei Tzahal. Roue car cela tourne en continu, un closed loop de musique non stop. Galgalatz a le plus fort taux d’écoute au niveau national depuis de nombreuses années déjà

(3) Ynet, le site online de Yedioth Ahronot, premier quotidien Israélien en ventes, si l’on excepte Israel Hayom qui est distribué gratuitement. Le website de Ynet est très populaire, en Israël comme à l’étranger

(4) Mizrahi, Oriental, Méditerranéen. Musique Israélienne populaire des immigrants arrivés du Maroc, d’Algérie, du Yemen, d’Egypte et de Lybie, d’Iraq, du Liban, de la Syrie mais également de Perse et de Turquie. Leur musique combinait des instruments traditionnels et des youyous et trémolos orientaux qui avaient la vertu d’irriter la population ashkenaze alors confortablement dominante. Le genre Mizrahi n’était quasiment jamais diffusé à la radio par exemple. Il fallait acheter des cassettes en rue en ville ou à la Tahana Mercazit, la vétuste première gare d`autobus de Tel Aviv. Les choses ont bien changé ces 30 dernières années et la musique pop méditerranéenne israélienne fait actuellement pleinement partie du paysage, que ce soit sur la piste de danse des mariages et Bar Mitza comme sur les radios officielles et régionales, et il y a pas mal de projets commun avec la pop Ashkenaze.

(5) missiba et non messiba, fête ou boum, il y a là un jeu de mots sans doute

     
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