Sortir, bien sûr (14-24) 3

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La troisième partie de notre feuilleton littéraire hebdomadaire : « Sortir, bien sûr », par Esther Orner

Sortir, bien sûr par Esther Orner (1-6)

Sortir, bien sûr par Esther Orner (7-13)

14. Rester chez soi c’est parfois partir, a-t-il dit. Comment ? Dans les rêves. Faire des plans. C’est ça, tirés sur la comète. On n’est pas obligé de polémiquer. C’est vrai. On peut s’enfermer et voyager en soi. Sortir de soi, c’est sortir. Et même se pencher sur soi, c’est sortir.  Et on sort comme dans un beau rêve illuminé.

15. Un jour, personne ne s’y attend et la vieillesse vous tombe dessus, a-t-elle affirmé. N’aurait-elle rien vu venir ? Les signes. Cheveux grisonnants. La fameuse ride véloce. Si les cheveux grisonnants sont un signe, certains jeunes sont plus précoces et d’autres sont plus longs à se voir blanchir ou grisonner. Ne serait-ce pas plutôt le jour où vous n’avez plus aucune envie. Ni de manger, ni de sortir, ni de répondre au téléphone. Peut-être pour certains. Pour d’autres un malheur arrive et un matin vous vous réveillez un vieillard tout courbé aux cheveux blancs.

16. Nous irons prendre un café avait-t-elle dit. Et elles ont décidé d’aller au cinéma. Et le film n’eut pas lieu. Le projectionniste s’était endormi ou pas. Il avait programmé ou pas. Le café était fermé. Elles se sont assises dans un couloir. Et elles ont parlé. Beaucoup et bien. Puis l’une d’elles est allée prendre sa voiture et l’autre est allée  l’attendre sur un banc. Elle a attendu longtemps. Elle a vu des gens passer. Et aussi des voitures qui s’arrêtaient et redémarraient. Elle est rentrée chez elle. La sortie tant attendue était terminée.

17. Mes enfants a dit la vieille femme, savez-vous ce que c’est se coucher sans savoir si le matin vous serez encore là.  Et pourtant elle s’endormait comme un petit enfant pour une nuit paisible. Et toujours étonnée le matin que l’âme qui l’avait quittée la nuit lui soit redonnée le matin. Et malgré tout elle ne pouvait s’empêcher de penser à une fin possible. Et pas seulement le penser. Le dire.

18.  Sortir c’est passer parfois près d’un endroit oublié, a-t-elle dit. En prenant une rue plutôt qu’une autre vous passez à côté d’un hôtel avec terrasse pour vous souvenir que c’était la dernière fois que vous aviez rencontré celle qui allait disparaître de sa propre vie mais pas de la vôtre, en se retournant plusieurs fois.

19. Elle a surgi les cheveux en bataille. Cheveux grisonnants. Elle est en beauté a-t-il dit.Tout est relatif. Pourquoi prendre le contre-pied. Il est vrai que cette beauté sauvageonne ne pouvait qu’étonner. Elle n’est plus toute jeune. Chaque âge a sa beauté. Oui mais. Pas de mais pour une beauté sauvageonne, a-t-il encore dit et il est sorti.

20. Un roc qui s’émiette. S’effrite, a-t-elle dit. Elle aurait pu le dire sur-elle-même. Elle se savait un roc. On le lui avait assez dit. Et là, apparemment rien n’avait changé. Sauf qu’elle était souvent absente aux autres. Elle qui écoutait, s’intéressait, racontait et avait de grands éclats de rire. Sa mère, une très très vieille dame s’excusait. Nous l’avons bien élevée. Rien n’y faisait. Ce rire sonore était lui aussi en train de s’éteindre.

21. Regarde, a-t-elle dit. C’est même signé. Du art street. Elle ne l’avait jamais remarqué. Ou bien lorsqu’elle venait dans ce quartier, il y a très longtemps, ce n’était pas visible. Pas de graffitis. Des dessins sur les murs des maisons. Elles se sont assises sur un banc. Elles ont regardé les passants. De toutes les sortes. Des tenues vestimentaires souvent farfelues. Des têtes couvertes ou non, elles s’achetaient des tissus. De ci de là un café. Le quartier était resté le même. Elle le regardait avec des yeux neufs grâce à l’amie qui attirait son regard sur un endroit oublié.

22. De petites feuilles vert tendre. En plein hiver. Elles annoncent le printemps. Un pré-temps. Cet  arbre ne perd pas ses feuilles, a-t-elle dit. Il produit des fruits. Au printemps ils tombent sur le sol. On peut glisser. C’est effarant. Effrayant. Ce n’est pas une raison pour ne pas sortir. Dans ce pays la plupart des arbres ne perdent pas leurs feuilles. Elles ne rougissent pas. Pour voir les feuilles d’automne avant qu’elles ne tombent, il faudrait prendre l’avion. En septembre ou en octobre. Sortir. Partir.

23. Un poids lourd. Pas un camion. Une rigole. De l’eau. Comment traverser. Elle a hélé un taxi. Le chauffeur a contourné le poids lourd. Il était en colère. Il en avait contre la terre entière. Heureusement la course n’était pas longue. Elle lui a parlé de tout et de rien. Rien n’y faisait. Il conduisait vite. Il s’arrêtait brutalement. Elle est sortie en lui souriant. Il lui a souhaité une bonne journée calme. Une journée de paix, l’air furieux.

24. C’est sa voix. Ce sont ses paroles, a-t-elle dit. Mais elle disparaît. On la retrouve couchée, elle si vaillante. Elle ne sort plus du tout. Vous l’appelez. Elle ne rappelle plus. Ce n’est pas par oubli. Elle disparaît. Ses propos sont ceux qu’elle a toujours proféré. Une jolie voix claire et juvénile. Elle ne prolonge plus la conversation. Elle remercie la personne qui a appelé et disparaît.

©Esther Orner