Prisons, de Ludovic-Hermann Wanda

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Une note de lecture d’Agnès Bensimon sur le livre PRISONS, de Ludovic-Hermann WANDA, paru le 23 août aux éditions de L’Antilope. Paris. 280 p.

PRISONS, le premier roman d’un écrivain hors normes
Grâce à son premier roman, Ludovic-Hermann Wanda, Camerounais né en France en 1981, ouvre une nouvelle page de sa vie celle d’un écrivain hors – normes.
Hors normes de par son look de dandy – chapeau, cravate, lunettes cerclées d’or, néanmoins couvert de tatouages, vestiges de nombreux séjours à l’ombre. Mais là encore, les messages sont pour le moins inattendus.  Sur le bras gauche, on peut ainsi lire : « la connaissance est une arme » et sur son cou, cette devise « noblesse, élégance, dignité ».
Hors normes de par son parcours. Issu de l’aristocratie camerounaise des Bamilékés, il est né en banlieue parisienne. Il voit peu sa mère qui passe huit mois sur douze dans son pays natal, ne connaît pas son père, est élevé en partie par ses tantes. Malgré un contexte défavorable,  Ludovic-Hermann Wanda décroche un Bac S. Pourtant, il opte pour les codes du milieu ambiant, le langage wesh wesh, les petits larcins, les deals faciles, le racket qui le mènent des centres de détention pour la jeunesse à la prison de Fleury-Mérogis.
Incarcéré à sept reprises, son dernier séjour derrière les barreaux est au cœur du roman. Prisons, révèle-t-il, est un véritable copié-collé de ce que l’auteur a vécu dans sa jeunesse et le récit d’une prise de conscience in extremis : sombrer ou renaître.
Mais comment ?
Face au juge qui prononce son incarcération et l’enjoint à expliquer les faits reprochés, le jeune homme de 22 ans réalise qu’il n’a pas le vocabulaire pour s’exprimer autrement qu’avec le langage du ghetto. Un handicap verbal qui le rend muet… et le condamne.
La maîtrise des mots, du langage, de la connaissance : là s’ancre sa rédemption. Cette démarche, dans le cadre de Fleury-Mérogis et des petits caïds qui peuplent la prison, le place totalement hors normes.
Ludovic-Hermann Wanda recourt à une métaphore saisissante en touchant du doigt une faille majeure de la société française actuelle, lorsqu’il parle du « mur de Molière », à savoir l’écart de langage qui ne cesse de se creuser au sein de la jeunesse. Le héros du roman, Frédéric, à l’instar de son auteur parvient, à force de volonté et de travail à escalader ce mur. Il vit cette 7 ème incarcération comme une mise à l’épreuve – quasi divine.
Il dialogue avec Richard, son codétenu, un «Feuj» toxico à l’avant-dernier degré. Tous deux vont se soutenir et s’encourager dans leur transformation à contre – courant du milieu ambiant. Ils décident de changer leur manière de parler en dévorant des livres, dans la langue de Molière, clé de la connaissance et partant de leur liberté individuelle, conquise paradoxalement, derrière les barreaux.
Pour faire comprendre sa démarche, l’auteur a choisi des registres de langage différents qui se télescopent de façon foisonnante dans le récit. Des voix dissonantes traversent le cerveau de Frédéric lors de ses nombreux dialogues intérieurs, soit avec le Divin, soit avec le Satan.
Selon qu’il s’adresse à des gardiens, à un juge, ou à ses compagnons d’infortune, le vocabulaire tranche radicalement. Et puis une voix extérieure ponctue la narration, donne son avis sur la situation vécue par Frédéric et son évolution. Une voix bienveillante, celle de Marianne, la cinquième du nom. Ce choix de l’écrivain apporte un éclairage très original au roman.
De même la découverte de la pensée juive par l’intermédiaire du dialogue avec Richard, son codétenu, telle que cela s’est passé lorsque Ludovic-Hermann Wanda était à Fleury-Mérogis.
C’est l’une des surprises de ce roman autobiographique : Frédéric, petit dealer black du ghetto, en empathie avec les Juifs, dans l’univers radical de la prison … Non sans risques…
Sans révéler la fin du roman, la lucidité avec laquelle Ludovic-Hermann Wanda fait part de sa vision de l’antisionisme comme forme sournoise de l’antisémitisme et évoque l’avenir de la société française est fort troublante.
Un roman à ne pas manquer.
©Agnès Bensimon