Haïm Gouri, Cinquante ans après le procès de Jérusalem

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En hommage au journaliste, au poète, à l’écrivain Haïm Gouri (1923-2018), je partage avec vous un texte publié dans le numéro 8 de la revue Continuum, la revue des écrivains israéliens de langue française, consacré au procès Eichmann.

Haïm Gouri, Cinquante ans après le procès de Jérusalem

« Je dédie ce texte à mes amis les écrivains israéliens de langue française,  pour publication dans leur revue Continuum en signe de mon attachement à la littérature francophone. »

Haïm Gouri, juillet 2011

Le 11 avril de l’année 1961 débutait au Beit-Haam de Jérusalem le procès du Obersturmbannführer Adolf Eichmann, enlevé en Argentine pour être jugé dans l’Etat d’Israël. J’ai accepté de couvrir le procès depuis son premier jour jusqu’à sa conclusion pour le quotidien israélien Lamerhav. Tous les jours, sous le titre de Face à la cage de verre, j’ai relaté ce qui se déroulait dans la salle du tribunal. Ce titre a de nouveau été utilisé en 1962, quand les articles ont été rassemblés sous forme de livre.

Les Israéliens ont suivi avec la plus profonde attention l’évolution du procès retransmis à la radio Kol Israël. Les journaux et les reporters venus du monde entier ont rendu compte dans toutes les langues de son déroulement. Le poste de télévision n’existait pas encore dans le pays.

1961. L’Etat d’Israël bénéficie de quelques années de paix entre les guerres. Entre la guerre de 1956 (Kadesh) et la guerre des Six Jours. Il est possible de se tourner vers le passé. Ce procès a révélé aux yeux de notre pays la plus terrible des atrocités, l’extermination des Juifs d’Europe, la Shoah. Je savais à quoi m’attendre, cependant, ce n’est qu’en étant sur place, tous les jours, que j’ai pris pleinement conscience de l’ampleur de la tâche à laquelle je m’étais engagé.

En 1947, j’étais sorti pour la première fois de ce pays dans lequel je suis né. En tant que membre du Palmach de la Hagana, j’ai été envoyé en mission en Europe. C’est là que j’ai rencontré, et ai été confronté pour la première fois, aux rescapés de la Solution finale des nazis. Cette rencontre a bouleversé ma vie et marque tout ce que j’ai écrit par la suite en tant que poète, écrivain, journaliste et producteur de films documentaires historiques. J’ai rencontré mes frères inconnus. Et j’ai vécu avec eux, avec les personnes en deuil, les orphelins. J’ai pris conscience de l’énormité de ce qu’ils avaient vécu. Je suis allé avec mes camarades en Hongrie, en Autriche et en Tchécoslovaquie. C’est peut-être la raison pour laquelle j’étais moralement prêt à suivre le procès Eichmann, à résister à l’horreur devant la déposition de cent dix témoins, et à transmettre et partager avec le lecteur ce que j’ai vécu durant le procès, qui a été principalement le procès des témoins ainsi que la Mémoire dans l’Histoire de notre peuple pour les générations futures.

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Certains disent que le temps qui s’écoule travaille en faveur des bourreaux car la mémoire s’estompe, la biographie personnelle des victimes et de ceux qui se souviennent d’eux rentre dans le registre de l’histoire, ainsi que le matériel de recherche, les livres, les films et les jours du souvenir deviennent indifférenciés. Cependant, certains pensent, comme moi, que le plus grand crime qu’a connu l’Humanité, l’extermination des Juifs d’Europe lors de la Solution finale de l’Allemagne, ne quittera pas la conscience de l’homme et continuera de la hanter dans les générations futures.

Le poète et partisan Abba Kovner m’a murmuré avant de mourir que la chrétienté ne pourrait s’affranchir de la crucifixion des Juifs d’Europe au cœur du domaine chrétien, que le temps qui passe accroîtrait à jamais cette culpabilité. Celui qui pendant deux mille ans s’est souvenu de Jésus le crucifié ne pourra pas se délivrer de la culpabilité de la crucifixion des fils de son peuple. Parmi les papes qui se sont succédé après la Shoah, certains ont déclaré que les Juifs, en tant que peuple, n’étaient pas responsables de la mort du Christ. A ce sujet, l’écrivain Amos Keinan a écrit : « Jésus descendit de la croix à Jérusalem et partit pour Rome. En chemin, il vit six millions de juifs cloués sur six millions de croix. Quand il se présenta aux portes de Rome, le représentant sur terre lui dit : “Notre Seigneur, ceux-là ne sont pas coupables de votre mort !” “Fort bien, lui répondit Jésus, mais qui est coupable de la leur ?” »

Dans ce contexte, je voudrais aussi souligner qu’il est primordial de ne pas oublier et de garder la mémoire de ces chrétiens, Justes parmi les nations, qui ont mis leur vie, et celle de leurs proches, en danger de mort pour tendre la main et venir en aide à des Juifs.

Concernant le procès, d’une manière ou d’une autre, il est souhaitable de se souvenir que pour la première fois depuis la destruction du second Temple, le peuple d’Israël a puni celui qui se trouvait à la tête de la machine d’extermination.

©Haim Gouri
Traduit de l’hébreu par Liliane Limonchik

Haïm Gouri en 1964, photographié par David Rubinger

 

     

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