Les yeux bordés de reconnaissance, Myriam Anissimov

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Nous retrouvons avec toujours un grand plaisir notre chroniqueuse littéraire Esther Orner qui a lu et qui nous donne envie de lire :

Myriam Anissimov, Les yeux bordés de reconnaissance, Seuil

Je lis sur la couverture Récit. Ce n’est donc pas un roman. Une histoire vraie.
Quand je refermerai le livre je saurai que les histoires si elles ne sont pas inventées se lisent comme un roman.

Elle est allée voir au Balzac, le film Hongrois Le fils de Saul. Et là voilà replongée dans ce qu’elle a toujours vécu. Dans les horreurs de la Shoah.

Trois histoires qui ont compté pour elle, dit-elle, nous sont racontées dans ce livre. Celle de sa belle rencontre avec Romain Gary dont plus tard elle écrira une biographie passionnante qui fait référence Le caméléon, la seconde avec le roumain Sergiu Celibidache qui passera toute la guerre en Allemagne sans collaborer et deviendra tout de même un grand chef d’orchestre dans son pays d’adoption et la troisième avec son oncle Samuel assassiné à l’âge de 17 ans, qu’elle n’a pas connu.

Elle n’a pratiquement pas d’éléments sur son oncle Samuel. Elle sait qu’il a disparu pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle mènera une enquête fouillée tel qu’elle sait le faire. Voyages et archives. Elle aurait pu se décourager. Parfois tentée mais non il faut qu’elle sache. Que ça se sache. Et finalement ses recherches aboutiront, ironie du sort, grâce à la fameuse bureaucratie allemande qui viendra à son secours, mais elle devra payer les frais d’enregistrements, d’envoi et intérêts ! Elle ne pourra qu’avoir « les yeux bordés de reconnaissance ». Toujours ironique, pugnace et même désabusée par l’absurdité,  Myriam Anissimov a utilisé cet expression argotique au sens sexuel en guise de remerciements. Oui, soyons reconnaissants que nous sommes là malgré l’inénarrable qui chez Myriam Anissimov est mis en lumière sans concession aucune pour empêcher l’oubli. Elle ose appeler un chat, un chat et le politiquement correct, connaît pas.

En fait le livre et peut-être toute son oeuvre se joue entre deux citations. Une des paroles de sa mère :

« Je ne pensais qu’à ça, au lieu de vivre. Comme disait parfois maman pour m’en faire le reproche : ‘C’est moi qui en ai bavé pendant la guerre. Moi, pas toi. Pense à ta vie.’ (page 13)

Et puis les paroles de son père.

« J’ai été chargée d’une mission par mon père. Un jour de mes neuf ou dix ans, alors qu’il était assis en face de moi, il m’a raconté que les nazis avaient tués son père, sa mère, ses deux petits frères et tous les autres membres de la famille : grands parents, oncles et tantes. Lieu de l’assassinat : camp d’extermination de Treblinka. Papa me demande en yiddish si je comprends ce qu’il vient de me raconter. Il me montre un petit livre, l’ouvre. J’aperçois furtivement des tas de cadavres. Je sens les pulsations de mon coeur dans ma poitrine. Je comprends que désormais je fais partie de tout ça. De tout ça !

‘Bien sûr, j’ai tout compris

– Alors, conclut-il Fargess nicht N’oublie pas.

J’ai promis. Ma vie est foutue.

J’avais toujours rêvé d’écrire des livres drôles, des histoires désopilantes  (…) Mais Papa avait fait entrer le poison dans mon sang. »  Page 204, 205

Par sa mère elle a été sommée de choisir la vie contre la mort, elle le fera et saura vivre travailler, écrire et par son père, l’écrivain, de parler de l’assassinat de toute sa famille. De ces deux sommations elle fera une œuvre. On ne dira pas que chez Myriam Anissimov la Seconde Guerre mondiale et la Shoah sont la toile de fond de son écriture. Pour elle c’est tout « simplement » une nécessité de tracer par l’écriture ce que l’on voudrait effacer.

Esther Orner