Hommage à l’écrivain israélien Amir Gutfreund

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Dans le cadre du Billet de l’Invité(e), l’écrivaine Sarah Mostrel rend hommage à Amir Gutfreund, écrivain israélien qui vient de disparaitre à l’âge de 52 ans.

UN GRAND HOMME EST MORT. C’ÉTAIT MON AMI.

Amir Gutfreund est décédé du cancer le 28 novembre 2015. Tous les Israéliens se sont levés pour rendre hommage à cet écrivain exceptionnel, auteur de « Les gens indispensables ne meurent jamais » (Editions Gallimard, 2007), traduction de « Hashoah shelanou » (notre Shoah) sorti en Israël en 2000. Traduit en plusieurs langues, ce livre, couronné en 2003 par le prix Sapir (l’équivalent du prix Goncourt national) sera le départ d’une grande série de succès pour ce fils de survivants de la Shoah, officier de Tsahal et diplômé du Technion, l’institut polytechnique du pays. Son dernier livre en français « Pour elle, volent les héros », est paru chez Gallimard en mars dernier.
Permettez-moi de rendre hommage à ce grand auteur de façon personnelle. En effet, j’ai connu Amir Gutfreund dans les années 80, alors qu’il étudiait les mathématiques au Technion, quand j’y passais mon diplôme d’ingénieur. C’était un homme brillant, qui avait une capacité d’analyse extrêmement poussée, comme l’ont précocement les génies. Erudit, cultivé, celui qui sera plus tard lieutenant-colonel dans l’armée de l’air était extrêmement investi dans tout ce qu’il faisait. Déjà, il écrivait. Toutes sortes d’histoires dont j’ai eu la chance d’en connaitre certaines. Il me les lisait parfois,comme pour voir l’effet que cela pouvait avoir sur un lecteur. Dans cette période estudiantine, Amir m’avait à plusieurs reprises invitée chez lui. Je retiens de ses parents des gens profondément accueillants, chaleureux. Souvenirs de bienvenue, de générosité. C’est pour eux que le dévoreur de livres entreprendra d’écrire plus tard. Pour élucider son histoire qui est celle de nombreux Israéliens de sa génération, fils de déportés, héritiers d’un drame indélébile.

Amir avait un humour très particulier. Une sorte de dérision éveillée, de grande lucidité mêlée à une âme d’enfant, une simplicité assortie d’une grande profondeur de pensée, qu’il n’hésitait pas à distiller d’ailleurs en parlant très vite et de façon extrêmement efficace, non sans de multiples allusions et un sens aiguisé de la réalité.

Bien après mon retour en France, c’est au hasard du salon du livre de Paris à Porte de Versailles que je retrouvais mon copain d’école, en 2008. Invité d’honneur de la manifestation, il venait présenter son bestseller, « Hashoah shelanou » en français. Quelle fierté de revoir mon ami ainsi récompensé ! Quelle surprise aussi de se retrouver en tant qu’auteurs, nous qui étions ensemble sur les bancs du Technion en tant que scientifiques et ne soupçonnions pas un moment ces revirements de vie.

Amir Gutfreund a écrit plusieurs romans qui se passent à Haïfa, où il a grandi, et rédigera aussi des scénarios de films. Marié, papa de trois adorables enfants, il perdra en 2011 son épouse Netta. « Ma femme, la mère de mes magnifiques enfants, ma meilleure amie », ainsi qu’il la décrivait, succombera à un cancer, fléau qui avait déjà emporté sa mère en 1995 et dont avait réchappé son père. Il dédiera un ouvrage à sa tendre disparue, mais ne sera jamais plus le même. « J’élève mes enfants seul. Qu’arrivera-t-il si moi aussi un jour je disparais ? », m’écrira-t-il un jour, infiniment triste.

Deux ans après le décès de Netta, Amir allait vivre un autre bonheur. « J’ai maintenant 5 enfants chez moi et un chien », m’annoncera-t-il, heureux de ce nouvel amour qui allait agrandir sa famille des deux filles de sa nouvelle compagne Michal. Mais le bonheur sera de courte durée. En été 2014, après 18 ans d’absence, je me rendais en Israël. Un coup de fil dans le bus Egged qui me menait de Tel-Aviv à Haïfa pour notre rendez-vous me fera éclater en sanglots. Amir m’informait qu’il devait se soumettre d’urgence à des examens médicaux. Un mois après, il me révélait être victime du crabe. Nos vœux mutuels pour la nouvelle année en septembre 2015 furent nos derniers échanges.
Samedi, un grand homme est mort. Il était mon ami.

©Sarah Mostrel

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