L’émotion d’Anaël

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Depuis quelques jours, Anaël se plaint. Chaque nuit, elle fait des cauchemars horribles. Elle ne comprend pas pourquoi. C’est l’été, elle est en vacances, elle surfe, elle est heureuse d’être en famille pour la Bar-Mitsva de son cousin. Des cauchemars sur la Shoah. Cette année à l’école, elle a étudié la montée du nazisme, les ghettos, les Einsatzgruppen, les camps, les mécanismes de la déportation, en Pologne, en Allemagne, en France, en Belgique. Pendant l’année, elle a vu beaucoup de films, Le Pianiste l’a bouleversée, elle a visité Yad Vashem, elle a écouté des témoignages. Elle a commencé à lire Primo Levi, en hébreu. Elle a trouvé que le cours d’histoire était passionnant. Elle n’a cessé de dire qu’elle n’arrivait pas à concevoir une telle abomination.

Pourtant, elle se demande pourquoi tellement de cauchemars, maintenant. En Israël, l’avant-dernière année de lycée, un voyage est organisé en Pologne. Malgré la force symbolique de ce voyage, oui, j’aime y voir les drapeaux d’Israël, j’ai toujours pensé que ce n’était pas une bonne idée, les enfants sont trop jeunes, pour certains, c’est leur premier voyage à l’étranger, ils sont ensemble et ont envie de faire la fête. Anaël voulait participer à ce voyage, elle voulait voir pour comprendre, sauf que je ne suis pas sûre qu’il y ait quelque chose à voir.

Il y a quelques années, j’ai pu faire un allez-retour dans la journée en avion à Auschwitz. Je n’aurais pas eu la force de manger au restaurant après la visite, de dormir dans un lit d’hôtel, d’être une touriste en goguette. A Auschwitz, j’ai été consternée, anéantie, sidérée, je n’arrive pas à trouver le mot juste, pas seulement par l’horreur, j’ai été accablée de découvrir que l’herbe et les arbres ont poussé dans le camp et que de jeunes Polonais promenaient leur bébé dans les allées, comme dans un parc. J’ai été choquée d’avoir surpris un jeune homme se recoiffer en voyant son reflet dans la vitrine où sont exposées les chaussures. Parce que moi, je ne voyais pas un amas de chaussures, je voyais les personnes qui avaient porté ces chaussures. Parce que j’avais lu. Parce que j’avais écouté les parents d’Esther. Parce que j’avais vu les numéros inscrits sur les avant-bras des parents de mes amis. Alina qui n’en parlait jamais. Parce que j’ai toujours eu la conscience que cela pouvait être mes chaussures dans ce tas et celles de mes enfants.

Nous avons souvent débattu du sujet, Anaël disait qu’elle n’aurait plus d’autres occasions d’y aller. Qu’elle avait beaucoup lu, qu’elle voulait voir, que c’était important, que la présence de ses amis la réconforteraient. J’aurais cédé à contre-coeur. Finalement, la question a été réglée par le hasard du calendrier, les dates du voyage coïncidaient avec celles de la Bar-mitsva. J’étais soulagée.

Les cauchemars d’Anaël ont eu lieu pendant que ses amis étaient là-bas.  Ils ont posté des photos, « moi à Birkenau », « moi à Auschwitz », « moi et mes amis à Treblinka », « nous dans la chambre d’hôtel ». Elle m’a dit qu’en voyant les photos, elle avait compris pourquoi je ne voulais pas qu’elle y aille. Elle est stupéfaite qu’on puisse visiter ce lieu comme un musée. Elle veut continuer à apprendre, à lire pour savoir plus. Elle s’inquiète, c’était la première année que dans son lycée, les élèves partaient sans un survivant pour les accompagner et témoigner. Ils sont de plus en plus vieux et c’est difficile pour eux de faire le voyage.  Je pense au vers de Celan, Personne témoigne pour le témoin. Mais je lui dis : Toi, Anaël, tu témoigneras. Anaël Myriam Peguine, troisième génération, quatrième génération ? Je ne sais pas, cela dépend comment on compte. Quatrième génération si l’histoire se raconte à partir de Chaïm Peguine, né à Vitebsk en 1892 et de Rebecca Weinberg, née à Riga en 1891, ses arrière-grands-parents déportés de Belgique en septembre 1942 et massacrés à Auschwitz. Troisième génération si on part de Léon Peguine, son grand-père, qui a sauté du train qui transportait le XVIe convoi, le 31 octobre 1942 et qui a été caché à Stoumont. Qu’importe. Sauf qu’à la naissance d’Anaël, quand notre famille Peguine a eu la même composition que la famille de Léon et qu’à ce moment-là nous sommes allés vivre en Belgique, Charles, le père d’Anaël, faisait lui-aussi des cauchemars et mélangeaient les générations, ce n’étaient plus ses tantes qui étaient mortes là-bas mais ses soeurs, lui, le fils unique. Grâce à une thérapie et un documentaire tourné en 2002 par Agnès Lejeune, L’ombre de leurs ombres, pour une télévision belge où Léon et Charles sont interviewés, où ils retournent ensemble à Liège, Quai de la Boverie, Charles fait aujourd’hui la différence.

Peut-être, Anaël, que le souvenir est inscrit dans ton prénom Anaël Myriam, Myriam du nom de la soeur ainée de Léon, presque 20 ans, déportée avec ses parents et sa soeur, la benjamine Hermina Sarah, alors âgée de 13 ans, le 26 septembre 1942 par le XIe convoi. Je me suis demandée à quelle date hébraïque correspondait ce jour. J’ai vérifié, c’était le 15 Tichri, le jour de Souccot, une fête joyeuse. Cela m’a glacé. Un train vers Auschwitz en guise de soucca.

Peut-être Anaël, que tu ne peux échapper aux cauchemars parce que le traumatisme de la Shoah passerait dans les gènes et laisserait une empreinte biologique comme une récente étude le montre. Il y aurait donc une mémoire génétique de la Shoah, c’est insupportable de penser que les bourreaux sont encore à l’oeuvre.

Je me souviens que lorsque j’ai été confrontée, enfant, pour la première fois à la Shoah, – c’était à la télévision, un film dont j’ai oublié le nom – il s’est produit un basculement, une déchirure. Rien n’a plus été pareil. Une précarité existentielle. Après, il m’arrivait, le matin, de m’habiller le plus vite possible au cas où les Allemands revenaient.  Pourtant aucun membre de ma famille n’a été déporté, ils ont « seulement » été renvoyés de l’école dans l’Algérie de Vichy.

Ma fille, je suis fière de toi. D’autres oublieront même parmi le peuple juif mais certains continueront à raconter, à se souvenir, à avoir des cauchemars, à voir leur visage, la nuit et à pleurer pour eux.

Ton émotion est précieuse. L’oubli, ce sera la perte de l’émotion. Et, justement alors que j’écris ce texte, je tombe sur cette citation de Vladimir Jankelevitch : Il reste une seule ressource : se souvenir, se recueillir.  Là où on ne peut rien « faire », on peut du moins ressentir, inépuisablement.

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Mona Myriam Peguine (1923-1942)