Sur la scène intérieure, Marcel Cohen

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Cette note de lecture est parue dans le Continuum n°10, la revue des Ecrivains Israéliens de langue française.

Sur le trottoir d’en face, Marcel Cohen

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Editions Gallimard, 2013.

 

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Sur le trottoir d’en face, Marcel Cohen

Huit personnes : la mère, le père, la sœur, la grand-mère et le grand-père paternels, deux oncles, la grande-tante de Marcel Cohen ont disparu à Auschwitz en 1943 et 1944.

Six photos, quelques objets. C’est ce qu’il lui reste de sa famille. Il possède aussi ses souvenirs : le son d’un froissement de jupes, l’odeur d’une eau de Cologne, le goût d’une soupe très claire, la pression d’une main. Mais que valent les souvenirs d’un enfant de cinq ans et demi ?

Puisqu’il ne lui reste presque rien, ce rien revêt une importance immense. Ce presque rien doit dire. Il faut tirer le plus d’informations de la moindre trace. Marcel Cohen observe, soupèse, examine, ausculte chaque objet, chaque souvenir à la manière d’un enquêteur de la police scientifique qui s’attache au moindre indice. Ses observations ne sont pas vaines. A force de scruter, il réussit à donner du mouvement à des photos : « Tout à coup, il ne s’agissait donc plus d’une simple photo de Jacques, ni même de deux photos, un violoniste jouait sous nos yeux. » Il retrouve ainsi la marque de l’eau de Cologne que portait son père : « Je peux donc dire et sans erreur possible quelle odeur se dégageait de Joseph, le 14 août 1942, boulevard de Courcelles, lorsqu’il me prit pour la dernière fois dans ses bras, avant d’être arrêté par la police française. » Au fil des pages, Marcel Cohen construit un pont très étroit, entre lui et ses morts. Il s’essaie à la tâche impossible de combler le vide entre ce qu’il reste et ce qu’il manque en s’appuyant sur ce dont il se souvient et ce qu’il a pu reconstituer.

Sur la scène intérieure est un livre loin des considérations générales sur la Shoah. Il s’agit de l’histoire d’une famille de Juifs turcs amoureux de la France et de sa culture pour qui Paris est la « ville la plus intelligente du monde. La Seine ne coule-t-elle pas entre deux rangées de livres ? » Pourtant, c’est grâce au livre de Marcel Cohen que j’ai appris un nouveau « détail » de l’Histoire de France. Je ne savais pas que :

« De même que les enfants ne portaient pas d’étoile jaune avant l’âge de six ans, la police française ne remettait aux Allemands que les nouveau-nés âgés de plus de six mois. »

Je ne savais pas.

La mère de Marcel Cohen est arrêtée avec son bébé âgée de trois mois. Elle est détenue à l’hôpital Rothschild avec d’autres mères juives le temps que Monique, sa toute petite fille, atteigne les six mois et qu’elle puisse être déportée à Auschwitz. Pendant cette période de détention, Marcel enfant ne peut voir sa mère que de loin. Elle, apparaissant derrière une fenêtre fermée de l’hôpital et lui dans la rue. « Nous nous tenons sur le trottoir qui fait face à l’hôpital, mon oncle et moi et agitons la main en direction de Marie. » C’est de loin aussi qu’il verra le reste de la famille entré dans un camion alors qu’il revient d’une promenade au parc Monceau. « C’est donc depuis le trottoir d’en face que nous avons vu la famille monter dans un camion. » En écrivant ce livre et bien qu’il lui reste « beaucoup plus encore, de silence, de lacunes et d’oubli », Marcel Cohen a traversé la rue.

Marcel Cohen est très loin du « devoir de mémoire ». Il est dans l’impérative nécessité de se souvenir pour pouvoir vivre parce que : « Il n’y a pas avec le passé, les frontières que vous imaginez. » Marcel Cohen nous fait entrevoir la nécessité de la mémoire, son évidence.

C’est un témoignage. C’est une épitaphe. C’est une sépulture. C’est un livre.

Que le souvenir de

Maria Cohen

Jacques Cohen

Monique Cohen

Sultana Cohen

Mercado Cohen

Joseph Cohen

Rebecca Chaki

David Salem

soit béni.

©Rachel Samoul

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