Esther Orner : La surface et le fond, un texte de Marcel Cohen

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La revue Continuum, la revue des Ecrivains israéliens de langue française a consacré son 10e numéro à Esther Orner et Yehuda Moraly. Lors de la table ronde qui a eu lieu au Salon de la Revue à Paris en octobre 2013, l’écrivain Marcel Cohen (si vous ne le connaissez pas, lisez-le et notamment son dernier livre Sur la scène intérieure) a parlé en ces termes de l’oeuvre d’Esther Orner. 

ESTHER ORNER : LA SURFACE ET LE FOND

Je voudrais dire quelques mots du style d’Esther Orner. Et en commençant par regarder ce style de très loin, à partir de la constatation que faisait Hugo von Hofmannsthal :  « Où cacher le plus profond ? », se demandait-il. Sa réponse est la suivante : « À la surface1. »

Le style, c’est la surface. Du moins à première vue, et pour la plupart des gens. Et c’est aussi ce à quoi, généralement, on n’attache qu’une importance esthétique. On dit d’un écrivain : « Quel style ! Quel souffle ! Quelle écriture ! » Ou, au contraire : « Il a le souffle court. Il n’a pas de style. Il n’a pas le sens de la langue. Etc. »

En d’autres termes, pour beaucoup, le style s’apprécie en termes qualitatifs, et indépendamment du contenu. Il arrive même, et c’est très fréquent aujourd’hui, qu’on dissocie le style et l’auteur en tant qu’individu. On entend tous les jours des réflexions du genre de : « C’est un salaud, mais quel génie, ou quel talent ! » Ou au contraire : « C’est un homme merveilleux, mais il n’a aucun talent ».

Or je me souviens très bien de la réflexion de Zeev Sternhell, lors de la première traduction de Céline en hébreu. Sternhell disait : « En choisissant le seul point de vue esthétique, on se facilite considérablement la vie2. »

Jankélévitch faisait la même remarque : « C’est en général la disjonction esthétisante des qualités qui est la négation impertinente et désinvolte du sérieux éthique3. »

Sternhell et Jankélévitch : ce serait une bonne idée de se demander pourquoi ce sont deux penseurs juifs qui abordent le problème éthique-esthétique d’une manière aussi radicale. Mais ce n’est pas le moment de le faire. En tout cas, le problème de savoir si on peut dissocier le fond de la forme, et l’éthique de l’esthétique, est très vieux. Il précède même notre civilisation judéo-chrétienne puisqu’on le trouve déjà évoqué par Longin, un auteur grec du premier siècle après – J. C. Pour Longin, les choses sont déjà d’une clarté aveuglante : la qualité de la forme n’est que l’expression des qualités humaines. À noter d’ailleurs, entre parenthèses, qu’on se demande aujourd’hui si Longin n’était pas un Juif hellénisé, puisque c’est aussi le seul écrivain païen à citer la Bible4.

On semble très loin d’Esther Orner. Mais pas du tout, au contraire. Et pour revenir à elle, il faut faire un dernier petit détour : l’idée que le style et l’homme (et la femme bien sûr) ne font qu’un est une idée infiniment plus répandue qu’on ne le pense. Voici, par exemple, ce qu’écrit Claude Roy à propos de Stendhal :

« Toute belle prose est suprêmement « morale » (morale est entre guillemets) et celle de Stendhal entre toutes. Il importe de remarquer que l’horreur de l’emphase, des phrases boursouflées, de la syntaxe à bourrelets, n’est pas, pour Stendhal, un simple réflexe de bon goût. Il déteste le superflu de la forme parce qu’elle est toujours le signe d’une faiblesse d’âme5. »

Il me semble qu’avec cette remarque nous sommes très près d’Esther. Qu’Esther déteste la syntaxe à bourrelets, c’est trop peu dire. Beaucoup de phrases sont nues jusqu’à l’os. Souvent, il n’y a pas de verbe. Ou seulement un pronom et un verbe. Ou pas de complément. Certaines phrases même ne comportent qu’un seul mot. Je trouve par exemple, au hasard, dans Fin & Suite à propos du Shabbat  : « Je n’écris pas. Je lis. Les idées affluent. Je me les répète. Ne pas les oublier. Et le dimanche ou parfois à la sortie du jour je les consigne. Là j’ai fait de gros efforts. Et rien6. »

Chez Esther, c’est bien la forme qui est devenue le fond. Ce qu’elle dit, d’autres écrivains pourraient le dire. Elle ne cherche nulle part à nous faire part d’expériences extraordinaires. Et ce qu’elle écrit, bien sûr, n’a rien à voir avec un roman. On pourrait dire qu’Esther n’écrit pas. Elle parle. Elle est presque essentiellement une voix.

Ce qui surprend chez Esther, c’est aussi autre chose. C’est l’anonymat de la voix qui s’exprime. Ce n’est pas un hasard si elle a écrit un livre intitulé  Autobiographie de Personne. Il faut remarquer, en passant, que « Personne », dans ce titre, est écrit avec un P majuscule.  Exactement comme Paul Celan dans le poème Psaume écrit « Personne » avec une majuscule dans le vers suivant :

« Loué sois-tu, Personne.7 ». Et sans que l’on sache exactement, en l’occurrence, si « Personne » désigne l’absence de Dieu ou le Juif.

Esther Orner c’est donc la voix de « Personne ». Que reste-t-il qui serait propre à Esther Orner ? C’est ici que nous revenons à Hofmannsthal : il reste à Esther Orner cette surface, c’est-à-dire son style. C’est sur cette surface qu’il faut voir toute la force de son écriture. L’écriture, désormais (si du moins elle cherche à rendre compte de notre époque), consiste, et presque essentiellement, à renoncer à l’écriture. Dans L’écriture du désastre, Maurice Blanchot prévenait : celui qui ne renonce pas au don d’écrire, n’écrit pas. Sous-entendu : il ne fait que se raccrocher à des procédés d’écriture. Sous-entendu encore : il ne prend même pas le risque d’écrire. Et Blanchot ajoutait avec une ironie cinglante :

« Bientôt, il sera notable8. »

Mais que reste-t-il quand on renonce au don d’écrire ? S’agissant d’Esther Orner, je peux simplement dire qu’il y a quelque chose d’entraînant et de triste dont on ne peut pas se défaire, lorsqu’on a mis le nez dans ses livres. Quelque chose comme un rythme, une petite musique pauvre, lancinante, désenchantée, faite à partir de très peu de notes.

Je voudrais terminer sur ce que j’entends par « musique pauvre » et rappeler ce mot de Mozart qui m’a toujours bouleversé. Dans une lettre à propos de ses propres concertos, les K 413, 414, 415, il dit ceci : « Ils tiennent le juste milieu entre le trop difficile et le trop facile. Ils sont brillants…, mais ils manquent de pauvreté9. »

C’est cette pauvreté volontaire, implacable, et néanmoins musicale (celle qu’on trouve, par exemple, chez Mozart dans le mouvement lent du K. 488, et notamment lorsque c’est Clara Haskil qui est au piano), que je voudrais saluer chez Esther Orner. Avec beaucoup d’admiration et d’affection, elle le sait.

©Marcel Cohen

(Paris, Espace des Blancs manteaux, Salon de la revue, 13 octobre 2013.)

1 Hugo von Hofmannsthal, cité par Rosmarie Waldrop, Ceci n’est pas Keith – Ceci n’est pas Rosmarie, Burning Deck, Providence, 2002

2 Voir  l’article de Pierre Haski, Céline au pied du mur, (La traduction du «Voyage au bout de la nuit» provoque un tollé en Israël) Le Monde des livres, mars 1994.

3 Vladimir Jankélévitch, Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l’inachevé, Gallimard, Paris, 1978.

4Longin, Du sublime, traduction, présentation et notes de Jackie Pigeaud, Rivages poche / Petite Bibliothèque, Paris, 1993.

5 Claude Roy, Stendhal par lui-même, collection «Écrivains de toujours», Éditions du Seuil, Paris, 1962.

6 Esther Orner, Fin & Suite, Éditions Métropolis, Genève, 2001.

7 Paul Celan, La rose de personne, Traduction de Martine Broda, José Corti, Paris, 2002.

8 Maurice Blanchot, L’écriture du désastre, Gallimard, Paris, 1980.

9 Cité par Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, Gallimard, Paris, 2000.