Nettoyage de Pessah

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Balais au Kerem Hateimanim

Balais au Kerem Hateimanim

Si malgré l’intense activité que requiert le nettoyage de Pessah, vous avez encore le temps de lire un blog. Voici un extrait de la nouvelle Lin, Laine, Levain qui figure dans mon livre Bouquet de Coriandre.

La femme du Président aimait respirer les odeurs du printemps mêlées à celles des détergents. Elle ne pouvait s’imaginer passer les semaines avant la Pâque, assise et inactive. Cette année-là, elle avait décidé de se surpasser, elle voulait atteindre la perfection, faire un nettoyage idéal, une oeuvre d’art. Elle chasserait le levain avec encore plus de sérieux, bien qu’elle eût accepté de recevoir chez elle pour la première fois la femme que son fils s’était choisie et qu’elle avait refusé de rencontrer pendant des mois.

Tous les jours de l’année, elle était embarquée dans une course épuisante, dans une bataille perdue d’avance contre le désordre et la poussière, la saleté et le chiffonnement. Mais, quand elle se lançait dans la grande entreprise du nettoyage de Pessah, elle croyait que la victoire était possible, qu’elle réussirait à éliminer toutes les traces de saleté et à se débarrasser de tous les grains de poussière, ennemis des Hébreux, leurs durs travaux en Egypte n’étaient-ils pas principalement des travaux de manipulation de la poussière de la terre? et la troisième plaie était en fait de la poussière changée en vermine. Pourtant, le Rabbin avait longuement expliqué au cours de préparation à la Pâque destinée spécialement aux femmes que la poussière n’était pas du levain et qu’il ne fallait surtout pas confondre le nettoyage de la Pâque, cette traque implacable de la moindre farine levée ou fermentée, ce dépistage systématique de chaque miette, fragment, rognure d’aliments contenant de la levure, du ferment, du levain avec le nettoyage de printemps qui s’attaquait à la poussière et aspirait à la propreté et au blanchiment. Elle avait écouté les propos du Rabbin avec respect mais elle savait comme toutes celles qui assistaient à ce cours que ces différences théoriques n’avaient aucun sens dans la pratique; les jours à venir, elle allait se consacrer à un ménage en profondeur où le levain et la poussière confondus seraient annihilés.

Tout d’abord, elle demandait au Président d’acheter les produits d’entretien nécessaires, pour laver, pour désinfecter, pour faire briller, pour cirer. Puis, elle mettait au point son programme, elle croyait aux avantages de l’organisation. Entre les différentes étapes du nettoyage que son esprit visualisait, elle se demandait pourquoi son fils ne s’était pas trouvé une fille de la communauté ou de la communauté de la grande ville voisine. Elle s’endormait difficilement, préoccupée par l’ordre dans lequel elle allait travailler. Procéderait-elle par thèmes, consacrerait-elle un jour au lavage de tous les volets de la maison, un autre au dépoussiérage, le troisième jour à l’arrangement des armoires, oh! il lui faudrait bien plus d’une journée, un autre jour, battrait-elle tous les tapis ou adopterait-elle un partage des tâches localisé, chambre après chambre, couloir après couloir, recoin après recoin. Elle craignait que le temps écoulé entre le nettoyage de la première et de la dernière chambre ne la poussât à recommencer à nettoyer la première lorsqu’elle aurait fini le lavage de la dernière, mais après plus ample réflexion, elle réalisait que l’autre méthode présentait ces mêmes inconvénients. Elle se décidait donc pour le travail global, pièce par pièce, qui lui semblait permettre une attention plus soutenue aux détails, chaque pièce ayant ses propres besoins; dans la salle de bains, elle s’appliquerait à frotter les carreaux de céramique et à retirer avec un couteau la saleté qui s’était introduite entre les joints; dans la salle à manger, elle se consacrerait surtout au vernissage des boiseries; dans le corridor, elle époussetterait les livres un à un et c’était la seule occasion de l’année où elle les ouvrirait. Et bien sûr, elle donnerait à la cuisine tout le soin qu’elle méritait, elle viderait tous les tiroirs, tous les placards, frotterait toutes les étagères, ébouillanterait toutes les casseroles, et elle terminerait par les cuivres avec la vieille méthode, au citron et au sable, un sable de construction jaune et tamisé, plus efficace que ces produits acides qui décapaient les mains et empestaient la cuisine.

Pendant cette période, la première chose qu’elle voyait le matin quand elle ouvrait les yeux, c’étaient les grains de poussière qui voltigeaient dans les rais de lumière dessinés par les claires-voies des persiennes. Dès l’aube, une angoisse terrible l’habitait, un sentiment d’impuissance, elle n’arriverait pas à se débarrasser de la poussière, des acariens, des miettes de pain devaient se tapir dans des lieux improbables et elle ne réussirait pas à les dénicher toutes, sa maison ne serait jamais entièrement libérée des particules de levain interdites.

©Rachel Samoul