Celui qui va vers elle ne revient pas, Shulem Deen, Prix essai Médicis 2017

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Retrouvons Brigitte C. notre envoyée spéciale à Paris !

Celui qui va vers elle ne revient pas,  Shulem Deen, Editions Globe

Traduit de l’américain. Titre original : All who go do not return
Lauréat du National Jewish book Award en 2015
Prix essai Médicis 2017

Le 4 décembre 2017, la journaliste Esther Leneman conversait au centre ECUJE (Espace culturel et Universitaire Juif d’Europe) à Paris, avec Shulem Deen autour de son livre autobiographique ‘Celui qui va vers elle ne revient pas’.  Né à Brooklyn dans la communauté Satmar, on l’a inscrit à 14 ans dans une yeshiva hassidique ultra-orthodoxe d’une communauté totalement repliée sur elle-même. A 18 ans on l’a marié. Un jour il a ouvert la radio et découvert un monde riche et inconnu, a commencé à fréquenter la bibliothèque, a crée un blog ‘le Hassid rebelle’ et a finalement quitté la communauté hassidique.  Il a cinq enfants dont il est pratiquement coupé, la règle des Skverers interdisant tout contact avec l’extérieur. Son livre décrit son parcours, le long et douloureux processus de son émancipation. Il a aujourd’hui 43 ans et vit à Brooklyn.

Je suis allée l’écouter et il m’a captivée. Tout ce qui suit est la retransmission la plus fidèle possible de ses réponses aux quelques questions de la journaliste et des auditeurs.   

Ses parents étaient laïcs jusqu’à ce qu’ils adoptent un mode de vie ultra-orthodoxe. A 14 ans, on l’a inscrit dans une yeshiva de la communauté hassidique Skver, issue d’Ukraine. Les communautés hassidiques portent le nom de leur origine. Etablie dans les années cinquante à une heure de New York, elle comprend plusieurs milliers d’habitants tous membres de la communauté vivant totalement repliée sur elle-même.

‘C’est une secte’ dit Shulem Deen. ‘Dans une secte il peut ne pas y avoir que des aspects négatifs. Vous êtes privés de liberté mais il y a un aspect solidaire et une proximité qu’on ne connaît pas ailleurs. La première chose qui frappe quand on entre dans New Square, ce sont les pancartes écrites en yiddish qui vous notifient quel est le trottoir destiné aux femmes et lequel aux hommes. New Square est une théocratie fondamentaliste. Les habitants de la communauté sont soumis à un contrôle permanent sur leur façon d’agir, de se vêtir, de se conduire. Si vous vous écartez du chemin, vous serez sanctionné. D’abord mis en garde, votre voiture ou votre logement sera soumis à des voies de fait et vous risquez des attaques physiques. Le Chef de la communauté (le rebbe) n’est pas à l’origine de ses sanctions mais ne les condamne pas non plus. A 18 ans on l’a marié à une jeune femme qu’il a vu sept minutes en aparté. Il aurait bien voulu demander une photo de sa future mais il n’a pas osé car ce n’est pas légitime. Ce qui compte dans un mariage ultra-orthodoxe c’est la piété des futurs époux et s’ils sont issus d’un milieu semblable afin d’assurer la meilleure continuité familiale. Il est capital pour Shulem Deem de mettre en perspective ce qui peut sembler si étrange : les mariages arrangés ont toujours existé pour des raisons sociales, familiales et économiques et il n’est pas sûr que cela fasse des mariages plus malheureux que les unions romantiques. Cela dépend des attentes personnelles de chacun. On lui a souvent demandé s’il aurait pu épouser son ex-épouse s’il l’avait rencontrée dans d’autres circonstances. Sa réponse est ‘oui peut-être’. Son ex-femme possède de nombreuses qualités, elle a été pour lui une bonne épouse et est une mère extrêmement dévouée, mais ce mariage a été pour lui un traumatisme parce qu’il a été totalement privé de choix dans cette décision qui engage une vie. Cela a été pour lui sa première interrogation.

Il se souvient du Tich, rituel hebdomadaire, extatique, comme d’une expérience exceptionnelle, essentielle, qui engage tous les sens avec une puissance inégalée. Repas du rebbé, qui goûte les différents mets qui sont ensuite distribués aux fidèles qui peuvent se compter par milliers, assis sur des gradins ; on prie, on chante, on communie. Au point qu’il se souvient s’être demandé quelle peut être une existence sans cette ferveur. Et de dire en souriant avoir entendu que les concerts de rock peut-être… ou les matchs de foot.  ‘Je ne suis plus un hassid, je ne crois plus en ce que croient les hassidim, mais je suis de culture hassidique’.

C’est pourShulem Deem le moment de parler du statut très particulier du rebbé dans les communautés hassidiques. ‘Il est plutôt comme le Dalai Lama’, c’est une charge dont il hérite, dont il sait qu’il la portera dès l’enfance, il ne choisit pas de l’être. Si un rebbé n’a pas de descendance on désignera son successeur parmi ses proches. En vérité ce n’est pas lui qui dirige la communauté mais le deuxième échelon dans la hiérarchie. Il est de fait plutôt neutralisé et n’a ni connaissances hormis religieuses ni moyens d’agir étant isolé de par son statut particulier.

Quand il a quitté sa communauté, il ne connaissait personne des Skverers l’ayant fait avant lui.  L’association ‘Footsteps’ avec laquelle il collabore, aide les sortants. Si par le passé les hommes étaient plus nombreux, aujourd’hui il y a presqu’autant de femmes à quitter les communautés orthodoxes.

Un auditeur lui demande : pourquoi avoir jeté le bébé avec l’eau du bain ? Pourquoi le fait de quitter sa communauté l’a amené jusqu’à la laïcité ? Shulem Deem répond qu’on lui pose très souvent cette question avec l’expression consacrée du bébé et du bain. Certains des sortants dit-il (re)prennent le chemin d’une vie religieuse moins fermée. Mais la découverte du monde extérieur entraîne une telle méfiance, un tel désarroi à l’égard de tous les aspects de la religion, ses textes, ses cultes, ses dirigeants, un monde s’effondre qui ne rend pas possible, en tout cas dans un premier temps, l’adhésion à une autre forme de vie religieuse.

Le titre de son livre est emprunté à une expression talmudique dont je n’ai pas retrouvé la source.

Tout au long de la conversation, Shulem Deen prend grand soin de dire sa vérité, sans détour mais sans hargne, lui tient à cœur de ne pas simplifier, de ne pas généraliser, de donner son juste poids aux mots. Une aventure humaine.

Un interview de Shulem Deen sur TV5