Evacuation, Raphaël Jerusalmy

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Une note de lecture de la chroniqueuse littéraire de Kef Israël  Esther Orner !

Evacuation – Raphaël Jerusalmy

Actes Sud 2017

Une bouffée d’air frais.

Tel Aviv est au centre de ce petit livre qui nous guide dans la ville, évacuée de ses habitants à cause des missiles qui tombent sur elle.

Dès les premières pages on se demande c’est quoi ce récit qui s’ouvre sur cette phrase « Saba c’est grand père en hébreu ». Serait-ce de la science-fiction, de l’anticipation, un roman d’aventure, un fantasme, un conte ou plutôt une bouffée d’air frais ? Mais peut-on parler ainsi quand il est question de guerre, donc forcément de morts ? D’ailleurs Saba ne proclame-t-il -il pas « que les écrivains parlent trop de la mort » ? Alors pourquoi cette idée de bouffée d’air frais accompagne-t-elle ma lecture où je vais de surprise en surprise ?

Il n’est pas question de trop dévoiler les rôles que tiennent les personnages  principaux Saba, Yaël et Naor.

Yaël et Naor viennent chercher Saba pour fuir Tel Aviv avant qu’il ne soit trop tard. Apparemment Saba tout à fait lucide n’a aucune envie de partir. Il est trop occupé à la lecture de Molloy de Beckett en anglais. C’est aussi un lecteur de Joyce. Le choix de ces livres n’est bien sûr pas anodin.

Après de longues tergiversions Saba accepte de partir avec eux dans un bus qu’ils  finiront par quitter sur ses invectives en y laissant leurs baluchons pour retourner à Tel Aviv vidée de ses habitants qu’ils squatteront, arpenteront, découvriront, filmeront. La peur n’est pas absente. Ils sont conscients des dangers réels. Et peu importe, il faut sur-vivre.

Et je me souviens de la seconde Intifada, de la deuxième guerre du Liban où je rencontrais quelques amies sur la plage guettant chaque objet suspect. Et nous nous disions que venir chaque jour à Banana Beach, c’était notre manière à nous de survivre. Et je me souviens aussi de la dernière guerre, l’été 2014 Mivetsa Tsouk Eitan (Littéralement – opération Roc inébranlable) les alertes à Tel Aviv lorsque nous nous réfugions dans l’escalier en sachant que si les missiles tombaient sur la ville, ce refuge n’aurait aucune efficacité.

Raphaël Jerusalmy dans ce conte va jusqu’au bout de ce qui peut traverser nos esprits dans un pays toujours en guerre. Et je ne peux m’empêcher d’y discerner une bouffée d’air frais. Tout a l’air si simple, une écriture en ré mineur traversée parfois par quelques remarques savantes. Jerusalmy donne à voir. Tel Aviv, c’est sa ville. Il l’aime. Et surtout il sait oublier qu’il est intelligent et cultivé. Saba, lui peut tout dire. « Une Histoire simple » aurait dit Agnon et non dépourvue d’une vraie pensée. J’allais oublier de signaler l’humour. Et donc pour terminer je citerai :

« Pour Yaël et pour moi, rester dans Tel-Aviv abandonnée, c’était faire acte de résistance. Se cramponner. Tenir bon. Alors que pour Saba, il s’agissait de lâcher prise. De décrocher. (…) En vérité le cocardier c’était moi. Tel Aviv ne céderait pas ! Ah ça non ! » Cet élan de patriotisme faisait beaucoup rire Yael. Elle l’avait qualifié de « sionisme municipal ». C’est vrai il y a quelque chose de chauvin dans l’attitude du Tel-Avivien. Et même de séparatiste. On peut tout rendre. Le plateau du Golan, les garrigues de la Samarie, le lac de Galilée. Tout négocier. Même le mur des Lamentations. Nous nous en sommes passés pendant des siècles, après tout. Et plein de Juifs à Londres et à Manhattan, s’en passent encore. Mais en aucun cas livrer un pouce du vieux Tel Aviv. Pas la place Masaryk. Pas la rue Montefiore. Et surtout pas Banana Beach !*
Pas ce bout de plage d’où tu admires la silhouette de Jaffa en sirotant une bière. Et où les femmes se baignent, tout habillées, parmi les surfeurs et les filles en string. Pourquoi devrais-je  évacuer Tel Aviv ? Je te le demande. » pages 53, 54

Et suit une savoureuse comparaison de son Tel Aviv avec notre Jérusalem.

Esther Orner

*C’est moi qui souligne.