Rachel Samoul, une passeuse de mémoire

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Ce texte, Rachel Samoul, une passeuse de mémoire, à propos de mon recueil de nouvelles Bouquet de Coriandre a été écrit par Esther Orner et est paru dans CONTINUUM n°5, la revue des Ecrivains israéliens de langue française.

J’avoue, c’est un peu narcissique mais n’est-ce pas le propre d’un blog?

La revue Continuum et mon livre seront en vente lors du 1er salon du livre israélien de langue française qui se tiendra au Centre Menahem Begin à Jérusalem le mercredi 14 avril 2010 de 14 heures à 22 heures 30. Pour plus d’infos, contactez 02 671 4653 ou contact@lepeupledulivre.com

Rachel Samoul, une passeuse de mémoire

Pour son premier livre publié, Rachel Samoul nous offre un bouquet de  treize nouvelles, ce qui est déjà en soi un tour de force dans la situation de l’édition actuelle qui se méfie de ce genre. La nouvelle n’a pas bonne réputation, pourtant dans notre monde pressé il me semble que le lecteur, lui,  apprécie cette forme courte et ramassée. Ces nouvelles se suivent, se répondent pour former un roman découpé. Elles tournent toutes autour de la tradition juive, de ses lois et de ses coutumes. Même si l’auteur reste dans le flou, on comprend qu’il s’agit du monde séfarade.  Si cette tradition est née en Algérie dans l’Oranais elle continue ailleurs sans doute parce que la source a un fond commun – le judaïsme qui transcende le temps et l’espace. Pas de nostalgie du lieu perdu, le passé est présent.
Un personnage entouré de sa famille traverse les treize nouvelles c’est le président. Qui est-il ? Une invention de l’auteur ? Un personnage de fiction dans la tête de l’écrivaine ? On pourrait le croire  car nous avons affaire à un narrateur caché à la troisième personne.  Puis avec Les cigares de ma mère, la septième nouvelle, la seule ou le Je  intervient, nous apprenons que l’écrivaine est la fille du président. Interrogée dans un entretien à la foire du livre de Bruxelles par Nathalie Skowronek Rachel Samoul affirme que les points de départ sont vrais puis elle s’envole. Effectivement elle invente des situations parfois cocasses ou alors tragiques qui ne font pas forcément référence à
sa biographie.  Peu importe tout le monde sait que  “Madame Bovary c’est moi.”
Est-ce un hasard si c’est uniquement au sujet de la préparation des cigares au miel et autres pâtisseries pour “la fête des sorts” (Pourim) auquel toutes les femmes de la famille participent que le Je de la narratrice apparait ? Est-ce un acte manqué ou alors voulu ?  La cuisine à l’intérieur des maisons n’est-elle pas le haut lieu de la transmission ? “Les mêmes gestes se répétaient d’année en année ponctués par les mêmes mots. Dans la cuisine, en pétrissant les pâtes, en triturant les farces, leurs souvenirs surgissaient, je ne savais plus si c’étaient des nouveaux gâteaux qui se fabriquaient ou des souvenirs anciens qui reprenaient vie.” ( page 68)
Ces femmes sont des passeuses de mémoire. Rachel Samoul met en scène un monde qui pour certains n’est plus qu’un souvenir culinaire. Elle nous fait voir avec tendresse les grandeurs et les misères d’un milieu dont elle fait encore partie.
A partir de l’intervention du Je, on aurait pu croire qu’il s’agissait d’une autofiction. Mais non la dernière nouvelle qui donne son titre au recueil est entièrement imaginée, a-t-elle encore affirmé dans ce même entretien.
La mère perd la mémoire même de la cuisine, le président qui la critiquait prend sa place tant bien que mal. Elle qui se glorifiait d’être “la dépositaire de la mémoire familiale,” ne reconnaît plus rien, ni personne.

Toutes les lois juives concernant le Shabbat, et les fêtes sont détaillées pour évoquer la perdition de la mémoire de la mère. Un peu comme une métaphore de la perte possible de toute cette tradition millénaire. Heureusement le président s’acharne à perpétuer les rites jusqu’à remplacer la mère dans sa vie quotidienne. C’est ainsi qu’il va jusqu’à préparer le couscous du vendredi soir et ses à-côtés pour faire croire que c’est l’oeuvre de la mère.  Personne n’est dupe. Quant à lui, il n’est pas tout à fait satisfait du résultat. Il ne retrouve pas exactement le goût du couscous de sa femme. “…peut-être avait-il oublié l’un des ingrédients, le bouquet de coriandre dans le bouillon ?” Peut-être ! Toutefois  la tradition même avec ses manques est assurée. Ne pourrait-on soutenir que le monde se divise entre ceux qui adore et ceux qui rejette cette herbe si nécessaire à la cuisine orientale ? Serait-ce de même pour la tradition juive ? Ne nous aventurons pas trop et laissons le texte nous conter ces histoires d’un ailleurs proche.

©Esther Orner