Edmond Jabès, Entretiens avec Marcel Cohen

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Ce texte a été publié dans le numéro 7 de Continuum, la revue des Ecrivains israéliens de langue française. Il s’agit d’un extrait du livre  « Du désert au livre, Entretiens avec Edmond Jabès« , Editions Belfond, 1981

Edmond Jabès, Entretiens avec Marcel Cohen
 

      – Vous parlez peu de l’Egypte dans vos livres, sauf pour vous souvenir du désert. Trois citations s’imposent ici car elles résument le caractère.de pivot, de matrice, qu’a le désert dans votre formation et dans vos livres. La première se trouve dans  Le Livre des Questions. Vous dites : « De l’âme, le désert est l’éveil. » Dans  Le Livre de Yukel, la seconde ne peut pas ne pas passer pour une indication très révélatrice du climat profond de vos livres : « Je suis venu du désert comme on vient de l’au-delà de la mémoire. » La troisième, enfin, dans  Elya, semble résumer, à elle seule, la leçon du désert : « Toute clarté nous est venue du désert. »

      – Le désert fut, pour moi, le lieu privilégié de ma dépersonnalisation. Au Caire, je me sentais prisonnier du jeu social. J’échappais mal à ma situation – la plupart de mes relations professionnelles me pesaient – sans qu’il fût possible d’y mettre fin. C’est, je le sais, la condition de tout écrivain devant travailler pour vivre mais, au Caire, cette dualité était plus intenable dans la mesure où chacun se connaissait. A l’époque, le quartier à majorité européenne où j’évoluais – celui du commerce et des affaires – avait à peine les dimensions du quartier de l’Opéra à Paris. Dans une atmosphère aussi confinée, les textes que je publiais faisaient tout au plus figure de divertissement intellectuel. C’était plus prestigieux que le golf ou le tennis, mais dépourvu de conséquences. Il va sans dire que je souffrais beaucoup d’être tenu pour un amateur.

      Aux abords mêmes de la ville, le désert représentait donc pour moi une coupure salvatrice. Il répondait à un besoin urgent du corps et de l’esprit et je m’y enfonçais avec des désirs tout à fait contradictoires : me perdre pour, un jour, me retrouver.

      La place qu’a le désert dans mes livres n’est donc pas une simple métaphore. Je ne me rendais pas encore bien compte – puisque je continuais à écrire des poèmes très marqués par le surréalisme et où, donc, l’image était prépondérante – qu’un véritable travail de sape s’opérait là à mon insu. Seuls quelques aphorismes écrits à l’époque en témoignent. Toujours est-il que cette sape, qui prendra toute son importance après ma rupture avec l’Egypte, se retrouvera au centre même de mes écrits.

      Il m’est arrivé fréquemment de rester seul quarante-huit heures dans le désert. Je n’emportais pas de livres mais une simple couverture. Dans un pareil silence, la proximité de la mort se fait sentir d’une manière telle qu’il paraît difficile d’endurer davantage. Pour être nés dans le désert, seuls les nomades sont capables de supporter la pression d’un tel étau.

      C’est que nous ne pouvons pas nous imaginer hors du temps, hors de l’événement. Toute notre culture nous ramène à des échéances. Voyez les anachorètes : ils sont plus morts que vivants, littéralement brûlés par le silence. Seuls les nomades, une fois encore, savent transformer ce silence écrasant en force de vie. 

      – Il faut, je crois, insister sur le désert et montrer, à propos d’un exemple précis, la complexité de votre démarche. Lorsque vous parlez du désert, il s’agit d’abord de l’expérience concrète que vous en avez et dont vous venez de parler. Mais c’est aussi la métaphore du vide que vous en tirez. Enfin, chez le juif que vous êtes, on ne peut s’empêcher d’y voir l’allusion biblique.

      – C’est tout à fait cela. Quand j’utilise le mot désert, il a tantôt l’un de ces sens, tantôt l’autre, tantôt les trois réunis. Je crois qu’on pourrait faire la même remarque pour bien d’autres mots que j’emploie fréquemment.

      Il ne s’agit pas d’une volonté de dérouter le lecteur. Je crois qu’il s’agit au contraire pour moi de tenter de donner à chacun de ces mots la plus grande dimension possible, mais en respectant toujours son sens le plus strict. En ce qui concerne le mot désert, ce qui me fascine, c’est de voir à quel point la métaphore du vide, à force d’avoir servi, a imprégné le mot tout entier. Le mot est lui-même devenu métaphore. Pour lui redonner force, il faut donc retourner au désert réel, qui est bien en effet le vide exemplaire, mais avec sa poussière même.

      Songez aussi au mot « livre ». Le livre, où tout est sensé être possible à travers une parole que l’on croit pouvoir maîtriser, et qui s’avère n’être finalement que le lieu de sa faillite. Entre ces deux sens extrêmes, il y a toutes les métaphores que le mot peut inspirer. Aucune ne l’entame vraiment mais, entre ce tout et ce rien, s’inscrit l’ouverture insondable qui, en fin de compte, est celle à laquelle tout écrivain, tout lecture, est confronté. Par ailleurs, vous savez que l’un des noms de Dieu en hébreu est Hamakom qui signifie :  Lieu. Dieu est le lieu – comme le livre. Ce rapprochement m’a toujours excité. C’est pourquoi j’ai noté, dans l’un de mes ouvrages, que l’on n’écrit que dans l’effacement du Nom divin – du lieu. 

      – L’Egypte, c’est aussi des villes, des hommes, des femmes.

      – Je ne sais trop que vous en dire. On ne peut regarder l’Egypte, l’Orient, avec des yeux d’Occidentaux sans tomber dans un exotisme qui nie l’essentiel.

      On parle volontiers de l’indolence orientale. C’est faire preuve de l’ignorance la plus complète. Les Egyptiens ne sont pas indolents, loin de là. Il suffit de voir avec quelle énergie, quelle endurance travaille l’ouvrier transportant sur son dos, dans un sac de jute, le ciment servant à la construction des immeubles. Non, l’Egyptien n’est pas indolent. Il est simplement attentif – le paysan en particulier – à des signes qui nous échappent. La platitude du paysage de plaine, ponctuée de palmiers élancés fusant vers le ciel, ouvre l’esprit à une perception du temps infiniment plus vaste que la nôtre. Nulle part il n’y a d’interruption – tout continue toujours. C’est à peine si les pharaons appartiennent au passé.

      Le temps est, là-bas, une notion artificielle. C’est de l’artificiel plaqué sur le réel. Le réel est fait de gestes patiemment recommencés. Le paysan en est le plus sûr garant. Ses gestes à la fois le limitent et « l’illimitent ». Il plante ce qu’il a toujours planté et continuera de planter, identique à lui-même, au cœur des saisons. Il a hérité sa foi ses ancêtres et la transmettra à ses descendants. Cette fois est une respiration plus légère, plus large, un bleu indéfinissable dans le bleu immobile du ciel. Dieu commande. La vie n’est jamais qu’incalculables aller et retour sur un chemin familier. La fatalité libère le paysan de l’angoisse de la mort. Sagesse millénaire, apprise dans le désert, sa parole est celle du sable, aussi vaste que le RIEN. C’est que le désert assigne au moindre geste, à la parole la plus insignifiante, son rythme lent d’outre-silence, d’outre-vie.

      Dans le désert, on devient autre : celui qui sait le poids du ciel et la soif de la terre ; celui qui a appris à compter avec sa propre solitude. Loin de nous exclure, le désert nous enrobe. Nous devenons immensité de sable comme, en écrivant, nous sommes le livre. Tout cela est éminemment présent en Egypte, y compris chez l’habitant des villes.

      Autant la campagne frappe par sa nudité – elle n’est que sable arraché au désert et fertilisé par le fleuve –, autant la ville est haute en couleur et tout imprégnée de sensualité, avec ses rues grouillantes où l’odeur de sueur rivalise avec celles des épices, du jasmin, de l’encens ; avec ses cafés surpeuplés, étouffants, que les mouches affectionnent, où consommateurs et joueurs de trictrac se partagent les tables branlantes ; où le narghileh réveille chez le fumeur isolé, hébété, d’insatiables rêves érotiques.

      […] On n’a pas assez approfondi, me semble-t-il, la métaphore essentielle que constitue le sable dans la Genèse. C’est seulement dans le désert, dans la poussière de nos paroles, que la parole divine pouvait être révélée. Nudité, transparence d’une parole qu’il nous faut, à chaque fois, retrouver pour espérer parler. L’errance crée le désert. 

      – Vous voulez dire que le désert serait le véritable lieu de la parole ?

      – Oui. La parole n’a droit de cité que dans le silence des autres paroles. Parler, c’est d’abord s’appuyer sur une métaphore du désert, c’est occuper une blancheur, un espace de poussière ou de cendre, où la parole victorieuse s’offre dans sa nudité affranchie.