Pour la lecture de la Torah par des femmes orthodoxes

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Quand j’étais en Belgique, j’ai suivi régulièrement les cours du Professeur Liliane Vana, une femme orthodoxe érudite. Une femme exceptionnelle. le Professeur L. Vana a créé LectureSefer et elle organise des lectures de la Torah pour les femmes dans le respect total de la Halacha. Ce Shabbat, cette lecture se fera à Marseille. Mais, certains s’en offusquent et s’y opposent et diffusent des courriels pour dissuader les fidèles d’y assister.

Cette lettre de réponse de  L. Vana me parait être le Manifeste des femmes orthodoxes de France.

à l’attention du rabbin Shmuel Melloul

Monsieur le rabbin,

« Nous sommes tous outrés et terriblement perturbés et scandalisés » (je reprends vos propres termes) par votre courriel.

Quel courage, effectivement, de s’opposer à une lecture de la Torah par des femmes orthodoxes !! Quel acte de bravoure !!

Qu’avez-vous fait de ce courage il y a quelques semaines lorsque vous avez appris qu’une femme a obtenu son GET au bout de 29 ans ? Où était votre souci de notre judaïsme, de la halakhah, et du sort des femmes ?

Qu’avez-vous fait de ce courage il y a quelques mois lorsque vous avez appris qu’un rabbin strasbourgeois a refusé pendant 12 ans de remettre le GET à une femme alors que le mari le lui avait délivré ?

Qu’avez-vous fait de ce courage en 2014 lors du scandale du get négocié à 90 000 euros au Beyt Din de Paris en présence de grand rabbin de Paris ?

Avez-vous envoyé un courriel à tous vos collègues rabbins et aux présidents de communauté pour vous insurger contre ces agissements comme vous le faites maintenant au sujet de la qeri’at ha-Torah ?

Selon vous qui êtes connaisseur en la matière (voir ci-après les points 3-4-5) : le malheur et les catastrophes s’abattent-il ou s’abattront-ils sur les rabbins et les dayyanim dans ces cas d’injustice, de dysfonctionnement, de rish’ut à l’égard des mesoravot get (agunot), comme il s’abat sur les lectrices de la Torah ?

Question plus simple et relative au quotidien : avez-vous mis en place des mesures qui tiendraient davantage compte des femmes dans les synagogues ? des filles lors de la bat-miçwah ? etc. etc. etc. La liste est longue.

Les vrais problèmes sont là.

J’attends, nous attendons votre réponse.

Maintenant sur le contenu du dit courriel, je me permets de vous répondre point par point ‘al rishon rishon we-‘al ‘aharon ‘aharon :

1-Votre courriel est adressé aux « Messieurs », vos correspondantes de sexe féminin sont totalement ignorées, ce qui est significatif en soi.

Je suppose que c’est une des hilkhot derekh ereç qui m’a sans doute échappée.

2-J’ignore qui est la « dame » à laquelle vous faites allusion, votre courage ne va pas jusqu’à la nommer. Nous sommes tous curieux de connaître son nom.

3-Plutôt que de vous adresser aux organisateurs et organisatrices de la Lecture de la Torah, d’essayer de comprendre de quoi il s’agit, vous avez choisi d’adresser votre courriel à différentes personnes de la communauté de Marseille.

Ceci est fort regrettable.

Vous m’obligez donc à agir de la même manière.

4-Vous écrivez : « Ce genre de manifestation dans le passé (et dans d’autres contrées que la notre) n’a engendré que malheurs et détresse (Hachem nous préserve) ».

A cela, je vous répondrais d’abord que nous avons une Torah et une halakhah qui – Dieu merci – nous mettent à l’abri de telles superstitions. Ensuite, que je suis impressionnée par vos connaissances du qadosh barukh hu et de la manière dont il agit. Vous semblez connaître mieux que quiconque les raisons des malheurs… et les relations de cause à effet dans ce genre de situations. Ces connaissances vous viennent-elles du qadosh barukh hu directement ? Si non d’où viennent-elles ?

5-Se servir de la peur des fidèles en ayant recours à des superstitions pour atteindre son but est triste pour notre judaïsme et pour notre Torah, surtout venant d’un rabbin (ce qui est votre fonction). Est-ce là votre Torah ?

6-La terre de parashat Qorah va-t-elle m’engloutir parce que je lis la Torah ? Notre Torah serait-elle plus dangereuse pour les femmes que pour les hommes ?

7-Je tiens à vous informer que la violence de votre courriel et votre manière de « gérer » cette question a généré à son tour des réactions violentes. Nous avons déjà reçu quelques menaces disant qu’on nous empêcherait de tenir cette lecture de la Torah.

Si on nous empêche d’accéder au local, si toute autre action est menée contre nous, vous en porterez l’entière responsabilité.

Aussi, je vous invite à calmer votre entourage, vos partisans et vos fidèles dans l’intérêt de tous.

Votre rôle de rabbin n’est pas de remonter les juifs de VOTRE communauté les uns contre les autres mais de les fédérer, même en cas de désaccord.

Notre judaïsme est pluriel et néanmoins UN dans sa diversité. Vous êtes la diversité, je suis la diversité.

8-Il est affligeant pour ne pas dire indigne de notre Torah qu’une lecture de cette même Torah soit considérée comme « une manifestation » comme vous la qualifiez dans votre mail, sauf …. si vous considérez que la lecture de la parashat ha-shavua’ par les hommes et par vous-même est également une « manifestation ».

En ce qui me concerne et, en ce qui concerne toutes les femmes, la qeri’at ha-Torah n’a jamais été et ne sera jamais qualifiée de « manifestation » mais d’un besoin spirituel, une nécessité liturgique, un devoir similaire au vôtre. Il est temps que cela soit compris.
9-Il est grandement temps que certains hommes, voire certains rabbins, comprennent que les femmes ont des besoins spirituels et de spiritualité, d’une place dans la liturgie et dans la synagogue. Que la Torah est notre patrimoine à tous, femmes et hommes ; que le qadosh barukh hu n’a pas donné une Torah pour les hommes et une autre pour les femmes ; même si sur certain points la halakhah les concernant n’est pas identique ; que la Torah n’est pas la « propriété » des hommes mais de tout Israël, femmes compris.

Heureusement, les hommes qui viennent à LectureSefer ont bien compris cela et même plus plus. N’étant pas misogynes ni sexistes, ils ont compris que notre judaïsme orthodoxe ne saurait continuer sur cette voie. Ces hommes et ces femmes ont besoin de voir leurs places respectives organisées dans la communauté sans exclusion aucune.

Il serait bon que certains rabbins s’en inspirent.

10-Vous semblez ignorer (ou peut-être le savez-vous mais évitez d’en informer vos fidèles, nos communautés) que la lecture de la Torah par les femmes orthodoxes conformément à la halakhah est pratiquée aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre, en Israël et ailleurs depuis plus de 40 ans !!! Qu’elle est soutenue par de nombreux rabbins et communautés orthodoxes dont la piété et la rigueur ne sont pas moindres que celles des rabbins en France.

11-Vous semblez ignorer (ou peut-être le savez-vous mais éviter d’en informer nos communautés) qu’il existe, aujourd’hui, dans le monde orthodoxe !!! des femmes poseqot halakhah, des femmes qui ont reçu l’ordination rabbinique, des femmes qui sont to’anot rabbaniyot devant les tribunaux rabbiniques, que des femmes siègent dans la mo’atsah ha-datit en Israël et dans la Commission de la rabbanut qui élit les grands rabbins de l’Etat d’Israël, etc. etc. etc. en conformité avec la halakhah.

12-Vous n’ignorez pas non plus qu’une formation de dayyanut pour les femmes orthodoxes a commencé, il y a plus d’un an à Jérusalem. Dans quelques années nous aurons une première dayyanit dans le monde orthodoxe !!!

13-De grands talmidey hakhamim et rabbins célèbres ont même nommé à leur côté des femmes rabbins dans leur communauté, dans leur synagogue. C’est notamment le cas des rabbins Shelomo Riskin à Efrat, et Beni Lau (apparenté au grand rabbin d’Israël) à Jérusalem.

14-Il y a trois ans, deux cents rabbanim en Israël ont confirmé qu’une femme pouvait réciter le qaddish en présence d’un minyan d’hommes.

15-dans tous ces cas, aucun malheur ne s’est abattu sur personne. Auriez-vous une explication ? Bien au contraire, les communautés qui ont choisi cette voie s’épanouissent et prospèrent, Dieu merci.

Les rabbins en France nous cachent tout cela. Pourquoi ? Vivent-ils sur la planète terre ?

16-Je tiens à vous informer que j’ai déjà organisé douze lectures de la megillah et de la Torah par les femmes orthodoxes en France dans le cadre de LectureSefer : en présence des hommes et toujours toujours toujours avec une mehitshah et une assise parallèle : les femmes ne sont pas derrière les hommes ni les hommes derrière les femmes. Bénis soient tous ces hommes et toutes ces femmes qui participent à ces lectures. Ils ont été gratifiés d’une berakhah pour ce qiddush shem shamayim.

17-Ce modèle d’assise parallèle des hommes et des femmes séparés par une mehitsah est une solution simple et digne, facile à appliquer dans toutes les synagogues de France et du monde. Je vous invite à l’appliquer dans votre communauté.

Mais encore faut-il que les hommes et les rabbins en aient la volonté ?

Vous-même, avez-vous cette volonté ?

Avez-vous songé à accorder aux femmes dans les synagogues ne serait-ce qu’une place assise digne ?

18-Permettez-moi de vous faire part d’une autre information. Dans le cadre de LectureSefer, des filles ont célébré leur bat-miçwah en lisant la Megillah ou la parashah dans leur totalité dans les mêmes conditions décrites plus haut.

La prochaine aura lieu, birshut shamayim, le 25 novembre 2017, parashat wa-yeçe’.

Vous y êtes cordialement invité.

Bénis soient les parents qui pensent à l’éducation de leurs filles et qui, à la différence de certains rabbins, ne souhaitent pas voir leurs filles compétentes dans différents domaines de la vie, dans leurs professions de médecins, avocates, professeurs etc. et en même temps médiocres, voire nulles, dans le domaine de leur propre Torah.

Dans tous ces cas non seulement aucun malheur ne s’est abattu sur personne. Mais c’est plutôt une berakhah qui règne. A l’issue de ces lectures nous avons été gratifiés d’une neshamah yeterah.

Vous qui connaissez les secrets du qadosh barukh hu, auriez-vous une explication ?
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Des centaines de personnes, hommes et femmes, sont venus avec bonheur à LectureSefer et ont participé aux lectures de la Torah dans une ambiance de qedushah avec kawwahah et dans un silence, ambiance rare à trouver aujourd’hui dans nos synagogues. A chaque lecture, ils ont été de plus en plus nombreux, Dieu merci. Ken yirbu.

Pour conclure, permettez-moi de vous suggérer de prendre des initiatives qui témoigneraient d’une réflexion réelle sur les besoins et les attentes des femmes orthodoxes aujourd’hui dans les synagogues ainsi que dans tous les cadres communautaires. Ces attentes et besoins sont aussi ceux des hommes, non misogynes et non sexistes. Ils les ont exprimés aussi bien verbalement que par leur participation active aux lectures de la Torah par les femmes.

C’est la direction que devrait prendre notre judaïsme orthodoxe aujourd’hui.

Veillez, Monsieur, à ce que notre lecture de la Torah ce shabbat, 24 juin 2017, parashat Qorah se passe sans perturbation aucune de la part de vos fidèles et/ou partisans.

Be-virkat ha-Torah

Et, en vous souhaitant shabbat shalom

Oui SHALOM

Veuillez agréer l’expression de mes salutations distinguées.

Pr L. Vana
Spécialiste en droit hébraïque
Talmudiste
Philologue
Fondatrice de LectureSefer

lecturesefer@gmail.com