Chronique d’une mort annoncée par Florence Lopes Cardozo

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J’accueille dans le cadre du Billet de l’Invité(e) , Florence Lopes Cardozo, conceptrice-rédactrice, qui, après les attaques du 13 novembre à Paris, a aiguisé sa plume. 

CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCÉE

Une amie, inquiète, me demande de prendre soin de moi et de me promettre d’être prudente. Je lui explique que ce n’est plus possible d’être épargné. Que le terrain est miné, façon mines antipersonnelles. Ça veut dire que tu fasses une mine réjouie ou atterrée, tu mets un pied devant l’autre, tu n’es plus visé personnellement : juif, dessinateur, catholique, noir, jeune, riche, musulman, on est enfin (!) tous à la même enseigne. Voilà déjà 1/3 de l’idéal républicain atteint, qu’on appelle, je crois, égalité.

A propos d’enseignes, je me suis dit : « allez, va fouler le pavé, sois forte ! Pense aux commerçants, à l’économie, aux musées, aux salles de spectacles : résiste (certes tu es une cible mais n’arrête quand même pas de consommer). Personnellement, je trouve le concept de résistance un peu con, juste pour prouver que je suis de la chair à canon. Mais je constate que le repli instinctif, l’intuition vitale, n’est pas tendance. Tout le monde accepte de jouer à la roulette russe, mieux, de ne pas y penser. N’ayant pas ce talent, j’ai décédé – avant d’éditer le Best Seller, tome I : « Comment Bien vivre pendant et entre les attentats » **** – de longer un trottoir, histoire de bien mesurer les dangers bravés dans le passé ou à braver. Venez, arpentons la rue, de là à là. Âmes sensibles, s’abstenir.

La boulangerie ! Qui n’a pas pensé se faire descendre par des intolérants au gluten devant leur vitrine ? La fromagerie, symbole d’une France pourrie, toutes régions confondues, avec ses pâtes molles et dures. S’il n’y a pas le bruit, il y a les odeurs et là, le gruyère est troué : ils sont déjà passés. Hum ! Le caviste avec sa devanture hémoglobine, c’est pour avoir moins à nettoyer. Vlà les boutiques de flingues à la mode et l’enseigne de lingerie qui incite à la gaine avec ses articles en dessous de la ceinture explosive. Y a des gros bonnets lad’dans. La boucherie ? Une vraie charcuterie ! La banque, symbole du capitalisme et de l’occident : une tuerie. Ah, tiens, un psychiatre, bah, il a déjà sa plaque commémorative… Le poissonnier pêche par essence, on va payer ; le Bio est très gros bobos ; le libraire, une caricature, s’expose à livre ouvert – y zont pas le DVD de l’homme invisible ? Je le reverrais bien. Je vous passe l’opticien, les surgelés, la pharmacie, le bistrot, le magasin de jouets, le métro, le kiosque à journaux : il le font tous exprès ! Quels risques on prend quand même pour juste acheter du gaz moutarde chez l’épicier ! On l’aura bien mérité ce petit verre, terrassé.

*** s’ensuivra le tome II : « Comment s’éclater en période guerre » & le tome III : « Rester zen en situation d’apocalypse ». Prix attractif pour la trilogie

©Florence Lopes Cardozo

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