Bérouria ou la femme du Talmud, un poème de Georges de Porto-Riche

WhatsAppEmailPrintPartagez

Suite à ma promenade A la recherche de Brouria, Rosine Klatzman m’a envoyé ce poème de Georges de Porto-Riche (1849-1930), homme de théâtre et écrivain français. Il a une rue à Paris dans le 14e arrondissement et une place à Bordeaux.

Béruria ou la femme du Talmud

Le soleil se couchait sur Sion : la montagne.
C’était Sabbat ce jour. Béruria, compagne
Du doux Rabbi Meïr, absent en ce moment,
Devant deux corps glacés, pleurait amèrement.
Dieu, qui d’un coup de vent emporte l’anémone,
Et qui brise la branche où la main se cramponne,
Venait de lui ravir ses enfants adorés.
Deux jumeaux de dix ans, deux fronts purs et sacrés.
Et sanglotant, criant, râlant, mère en démence,
Elle ébranlait les murs de sa douleur immense,
Arrosant de ses pleurs leur cadavre glacé.
Soudain, elle se tut, le coeur saisi, frappé
D’une horrible pensée : « Et le père, et le père
Lorsqu’il va revenir, souriant et prospère,
Aux lugubres sanglots qu’il entendra du seuil,
S’il allait deviner que sur son toit en deuil
L’ange noir de la mort vient de ployer son aile
Et que ses deux enfants, dans la nuit éternelle
Se sont endormis, froids et sans lui dire adieu,
Tandis qu’il enseignait la parole de Dieu
Aux peuples rassemblés sur la montagne sainte. »
Alors Béruria, dans une longue étreinte,
Pressant leur tête blonde et leur parlant tout bas,
Sur le lit nuptial où jadis en ces bras,
– Ils gazouillaient, petits, leur chanson matinale.
Sur la couche qui vit leur aube virginale
Déposa ses deux fils arrachés à son flanc
Et sur leur front de marbre étendit un drap blanc.
Puis, du cruel retour, priant, attendit l’heure.
Le soir, Rabbi Meïr rentra dans sa demeure.
La mère sans pâlir, l’âme prête au combat
Présente à son époux la coupe de Sabbat.
Il embrasse sa femme, un instant la contemple
Et demande ses fils : « Ils doivent être au temple,
Répond Béruria. – Non, femme, ils n’y sont pas.
– Es-tu certain, Rabbi ? – J’en reviens. – En ce cas
Chez quelques pauvres, ils sont sans doute, reprend-elle.
– Dieu bénira leurs jours, leur âme est aussi belle
Que pudique est ton front, fit Meïr tout joyeux ».
Béruria, sur lui n’osant lever les yeux,
Prépara le repas sans parler. Sa tendresse
Reculait de pitié devant cette allégresse.
Lorsqu’il eut récité les grâces, doucement,
L’épouse hasarda ces mots : « En ce moment,
Meïr, un noir chagrin m’accable, me torture,
J’ai besoin d’un conseil, toi, forte créature,
Toi l’homme de raison. Rabbi, donne-le-moi.
– Parle. – Voici, dit-elle, étouffant son émoi.
Un inconnu, jadis, entre mes mains candides,
Remit, dépôt sacré, deux diamants splendides
Et partit confiant. Dix ans se sont passés
Et les deux diamants, admirés, caressés,
Ont jeté dans mon coeur leur rayon pur et tendre.
Je pensais que jamais je n’aurais à les rendre
Et les croyais à moi dans mon naïf amour.
Mais hélas, l’inconnu tout à coup de retour
Réclame ses joyaux et… j’hésite… Mon maître,
Ces diamants chéris, faut-il les lui remettre ?
– Rends-les, rends-les, cria Rabbi stupéfié,
On ne doit pas ravir le dépôt confié. »
La courageuse mère lui dit alors : « Regarde »,
Découvrant ses fils morts, diamants à sa garde :
« Regarde sur ce lit, mon époux bien-aimé,
J’ai rendu le dépôt que Dieu m’a réclamé. »

Georges de PORTO RICHE

Georges de Porto-Riche par Jacques-Emile Blanche (1889)

Georges de Porto-Riche par Jacques-Emile Blanche (1889)