Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère

WhatsAppEmailPrintPartagez

Je publie ici, en partenariat avec la revue Continuum, une note de lecture d’Agnès Bensimon sur « Mon père et ma mère », un livre d’Aharon Appelfeld, dont la parution aux éditions de L’Olivier initialement prévue en mars 2020 a été reportée, à cause de la crise du coronavirus, en octobre 2020. Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti

« Un regard d’enfant est indispensable à tout acte créateur »

La voix douce d’Aharon Appelfeld ne se tait pas ni ne s’éteint son regard empreint d’étonnement et d’innocence, cette lueur commune à l’enfance cachée, dans ce roman qui nous parvient en différé. Il nous y fait don de ses chemins d’écriture. Généreux, il s’expose sans fards : Sur mes chemins d’écriture, je retourne sans relâche dans la maison de mes parents, en ville, ou celle de mes grands-parents, dans les Carpates, ainsi que dans les lieux où nous avons été ensemble. J’ai dit « je retourne » mais je voudrais plutôt me corriger : je suis toujours dans ces maisons même si elles n’existent plus depuis longtemps. Deux phrases simples où tout ce qui importe à l’homme et à l’écrivain est mis à notre portée. Aharon Appelfeld n’écrit pas de livres de souvenirs même si sa plume prend à chaque récit la route vers la maison originelle. Il puise dans le terreau de son enfance et de sa prime adolescence ce que, tous sens confondus, son cerveau a enfoui et que l’écriture extirpe à force d’obstination. « Dès l’instant où le regard de l’enfant émerge de l’obscurité des années, vous êtes assuré que des visions nouvelles, des mots choisis et des tournures éclairantes vont se révéler à vous. » Celui qui, très jeune, déjà craignait l’écriture, avoue qu’il n’est pas simple de trouver les mots justes pour décrire une sensation, un paysage, un visage. « Certains mots déposent en vous la lumière (…), d’autres ne sont, étrangement, que des tas inertes. » Appelfeld énonce, toujours avec humilité, les écueils comme les échecs auxquels il a été confronté en tant qu’écrivain. « Plus d’une fois au cours de mes longues années d’écriture, j’ai été pris dans une détresse de langage qui me laissait démuni, comme pendant les années mutiques où je m’évertuais à dire quelque chose de mes émerveillements et de mes terreurs sans que les mots à ma disposition me viennent en aide, et je me mordais les lèvres. »

« Mon père et ma mère » est ce roman unique dans lequel le processus d’écriture tient lieu d’intrigue et les êtres fondateurs de son âme tiennent pour l’auteur la place des personnages.

Dans le récit qu’Erwin, 10 ans et sept mois, fait de ses dernières vacances dans le petit village au bord de la rivière Prut, à l’été de 1938, la plupart de ces êtres fondateurs se trouvent réunis. Ils sont les hommes et les femmes que le lecteur d’Appelfeld a déjà rencontrés au fil des romans précédents et qu’il aura plaisir à reconnaître. Dans ces pages, il nous donne en quelque sorte leur acte de naissance et nous livre la matrice de son écriture. A commencer par ses parents qui lui ont donné chacun une part d’eux-mêmes, pas seulement comme géniteurs. « Quand j’écris une nouvelle ou un roman, la prosodie de ma mère m’accompagne aux portes de l’imaginaire (…). Je recours à l’aide de mon père chaque fois que j’écris un essai qui nécessite une pensée claire, une classification précise des faits, de la concision. 

Durant cette ultime villégiature, le jeune Erwin (le prénom qu’Appelfeld s’attribue habituellement) est attiré par Karl Koenig, un écrivain auquel il prête ses propres réflexions sur son travail. Un dialogue en miroir entre un être intuitivement bloqué par les obstacles immenses à venir et un adulte qui admet modestement se battre pour aboutir la rédaction d’un chapitre satisfaisant : Un chapitre dans lequel il y a un équilibre entre la pensée et le sentiment, un choix de mots acceptable, de la clarté, un rythme juste, est déjà une petite victoire. 

Aharon Appelfeld fait affleurer l’antisémitisme environnant qui vient à plusieurs reprises troubler la quiétude estivale des lieux. Point d’acmé, une manifestation brutale commise par les paysans contre les Juifs qui se prélassent sur les rives du Prut. Lui qui a subi dans sa chair et dans les profondeurs de son âme le paroxysme de la violence antisémite revient sur ce sujet douloureux. Pour nous dire, en substance, qu’il n’a rien à en dire. Ce qui l’intéresse, c’est de découvrir la fragilité, l’humanité d’un être.  Penser à la singularité de chacun, c’est là-dessus que le monde repose. Sans singularité, la vie n’a aucun sens. A travers les nuances infinies de ces étincelles d’humanité qui peuplent son imaginaire, l’écrivain, en un sens, nous offre le monde.

©Agnès Bensimon