Sortir, bien sûr (53-65)

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La sixième partie de notre feuilleton littéraire hebdomadaire : « Sortir, bien sûr », par Esther Orner

Sortir, bien sûr par Esther Orner (1-6)
Sortir, bien sûr par Esther Orner (7-13)
Sortir, bien sûr (14-24)
Sortir, bien sûr (25-39)
Sortir, bien sûr (40-52)

 

53. Une sortie prévue depuis longtemps par une journée de canicule. Tant pis, je sortirai tout de même, a-t-elle dit. La musique fut belle. Et le retour difficile. Pas un taxi à l’horizon. Vous vous desséchiez lorsqu’une voiture privée s’arrête. Puis-je vous aider ? Et la jeune femme qui ne vous donnera que son prénom vous ramène chez vous. Vous ne regrettez plus d’être allée écouter La Pastorale que vous aimez tant. Et vous n’en revenez toujours pas d’avoir été ramenée chez vous par cette jeune inconnue.

54.  Depuis longtemps quand elle sort, c’est en taxi. Dans un autobus vous pouvez glisser et vous casser la jambe a-t-elle dit. L’autre jambe ? Ou la même. Parfois elle glane des histoires sans que ce ne soit le but de sa sortie. C’est de l’imprévu. Elle aime deviner les accents. Le chauffeur de taxi en a un. Et il dit c’est la preuve que j’ai une langue de plus. A retenir a-t-elle pensé.

55. Sortir, bien sûr. On apprécie surtout les sorties rares a-t-elle dit. Très juste. Depuis longtemps elle n’était plus en représentation. Elle avait oublié le plaisir des rencontres. Dialoguer. Ou plutôt capter le public. Elle avait mis sa robe rouge des grands jours comme les comédiennes qu’elle avait connues jadis. Toutes voulaient une robe rouge. Qu’on les remarque. Inutile de le dire. Ca va de soi.

56. C’est presque la pleine lune. Il manque juste deux jours. Si elle n’était pas sortie ce jour-là pour aller au théâtre, elle ne l’aurait su que par son calendrier. Une raison de plus de sortir, a-t-il dit. Depuis si longtemps elle n’était plus allée prendre un verre après un spectacle avec des comédiens. C’était dans un jardin. Elle s’est retrouvée face à cette presque lune pleine qui était la cerise sur le gâteau. Expression usée. Mais que faire a-t-elle répété j’aime les cerises même si elle ne durent qu’un instant.

57.  Il faut apprendre à jeter a-t-elle dit. Pas à la poubelle. Alors pour une bonne œuvre. Oui mais pour ça il faut sortir. Pour la poubelle aussi. Troisième  possibilité jeter les vêtements sur un banc ou sur un parapet. Déposer, ne pas jeter. Dans les trois cas il faut sortir. Alors sortons.

58. Pourquoi avoir un balcon si vous ne sortez pas, a-t-il dit. Dans sa rue il est le seul à profiter de son balcon. Les autres se terrent comme s’ils étaient dans un pays froid. C’est qu’ils viennent de là. Elles sont sorties sur le balcon. Ue jolie table. De jolies chaises. Des arbres qui les protègent des regards des voisins. Quand l’homme est revenu, tous les trois ont bien ri.

59. Elle s’est précipitée sur la fenêtre. La fermer. Le bruit des paroles. De ceux qui riaient et criaient. Celui des travaux quand il n’est pas trop fort est moins agaçant. Plus monotone. Et elle s’est souvenue de l’amie qui disait que le bruit des paroles finissent toujours par s’estomper. Elle rouvre la fenêtre. Le calme est presque revenu avant que le bruit ne reprenne. Autant fermer a-t-elle encore dit.

60. Sortir a-t-elle dit et un passé lointain ressurgit. Reviens. Faut-il accoler les deux mots puisque l’on parle toujours d’un passé bien passé. Pas forcément. Ce qui vient de se passer est déjà le passé. Un passé proche. De quel passé voulait-elle parler ?Elle dit l’avoir oublié. Il y a tant à dire. Elle ressortira et se souviendra.

61. Une nuit de paroles s’annonce. Sortir. Voir. Ecouter. Une fois de plus a-t-elle dit, j’ai vu au-delà de ce que j’espérais. Ou plutôt je n’espérais rien d’autre qu’écouter. Dans le lieu-dit à la dernière minute un couple est arrivé. Age moyen. Lui sur béquilles, elle sur chaise roulante. Regarde, a-t-elle dit – ils sortent malgré tout.

62. Il y a des gens qui disparaissent. Pas par la mort bien que ce soit la parole appropriée. Elle voulait dire qu’ils disparaissaient de votre vie comme ils étaient venus. Il n’y a que la famille qui est sûre a-t-elle dit sur une place aux pavés inégaux. Elles se promenaient sans but précis. Elle avait dit qu’il fallait sortir quand il faisait beau. Là elle était d’accord. Mais jusqu’à ce jour elle se demande pourquoi cette affirmation sur la famille, elle qui l’a quittée sans retour.

63. Cet homme qu’elle avait vu marcher sur la digue en sifflotant quand elle sortait encore il y a longtemps lui avait un jour demandé – mais quel bien lui avez-vous fait pour qu’elle vous en veuille ainsi. Et puis il a disparu comme cela arrive souvent. Elle ne lui en voulait pas, se demandant pourquoi l’on en veut à certaines personnes et à d’autres pas quand elles disparaissent sans aucune raison apparente.

64. Il n’y a plus aucun doute il faut sortir. Au moins pour les bénéfices secondaires. Des rencontres, la marche c’est la santé, l’inattendu ainsi jusqu’au jour ou vous vous retrouvez coincé dans un ascenseur a-t-il dit, surtout seul et sans air. Vous pouvez aussi vous retrouver avec quelqu’un à qui parler, avec qui discuter et vous énerver de l’attente obligatoire. A moins d’appeler les pompiers. Encore faut-il y penser. Et vous vous souvenez des ascenseurs aux vitres et barreaux qui ont disparu, non pas que c’était plus agréable, mais au moins vous n’étiez pas enfermé dans une cage.

65.  Cette histoire ne devrait pas vous empêcher de sortir. D’ailleurs quelqu’un a dit. Il vaut mieux prendre l’escalier. C’est bon pour la santé. Monter, peut-être. Descendre, non. Et puis la santé, la santé. De toute manière soyons optimistes. Ça n’arrive pas tous les jours. Oui, mais ça n’arrive pas qu’aux autres. Ah vous revoilà pessimiste. Non, réaliste. Bon, il est temps de se changer les idées, sortons a-t-elle dit.

©Esther Orner