Americanah lu par Esther Orner

WhatsAppEmailPrintPartagez

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie, 2013, Folio

fullsizerender-22

L’écrivaine israélienne de langue française Esther Orner a lu et a beaucoup aimé le roman Americanah de la Nigérienne de langue anglaise Chimamanda Ngozi Adichie.

Americanah, un livre que je n’avais pas envie de lire. Un folio de plus de 600 pages, ça ne m’enthousiasme jamais. J’ai commencé à le lire et je m’y suis aussitôt accrochée comme si c’était un policier. Rebondissements et surprises à l’envi. Le roman se passe en grande partie à l’époque à laquelle Obama un premier Noir chemine vers la Maison Blanche.

Un livre sur l’identité pas pleurnichard, il aurait pu l’être, sauvé par l’humour de cette jeune écrivaine née au Nigéria en 1977 au nom difficile à retenir Chimamanda Ngozi Adichie.

L’humour serait la politesse du désespoir selon Kierkergaard. Chimamanda n’est pas désespérée, mais lucide. Son personnage Ifemelu partira de son lieu natal Lagos faire ses études universitaires en Amérique, impossibles dans son pays et à son retour elle dira : « En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire.»  

Le roman tourne autour de trois histoires d’amour à divers niveaux. La première se passe dans son pays. Elle laisse tomber son grand amour depuis l’adolescence Obinze le Nigérien qui n’arrivera pas à obtenir un visa pour les USA. Il ira passer trois ans en Angleterre. Là non plus il n’obtiendra pas les papiers nécessaires et retournera chez lui au Nigeria. Elle aura une histoire d’amour avec deux autres hommes. Curt, homme blanc, haute bourgeoisie  américaine, fou d’elle. Il aime les femmes exotiques. C’est un Wasp. Puis ce sera un professeur d’université à Yale, un afro-américain descendant des esclaves donc lui aussi différent d’elle.

Elle retournera comme son premier et unique amour au Nigeria non sans être revenue à son africanité. Elle pourra continuer à porter des tresses, elle ne devra plus rendre ses cheveux lisses au prix de grandes souffrances pour pouvoir être embauchée. Elle pourra avoir une coiffure afro ou le cheveu crépu.

Sa spécialité c’est la communication. Son personnage Ifemelu tient un blog où elle raconte toutes les histoires liées à la négritude essentiellement aux USA. Son blog s’intitule La race. Il y a bien sûr les noirs de noir, les cafés au lait, les caramels. On ne doit pas dire métisse mais bi-raciale. Elle se moque du politiquement correct. Elle aime provoquer tout en restant anonyme. Elle charge presque autant les Noirs que les Blancs. Les Noirs venus du Nigeria et d’autres parties de l’Afrique qui se veulent d’authentiques british ou américains. Une sorte d’assimilation. Son neveu né au Nigeria complètement américanisé quand il viendra en visite à Lagos dira – je n’ai jamais vu autant de Noirs qu’ici !

Elle constate – Les Blancs sont au sommet de l’échelle et les Noirs au plus bas. Toutefois, elle comprend mal la place du Juif qui est malgré tout un Blanc même si certains sont bruns comme les Italiens. Elle découvrira l’antisémitisme. N’acceptera pas que l’on compare le racisme contre les Noirs à l’antisémitisme. A juste titre, c’est une autre catégorie.

Et je me souviens de Wladimir Jankélévitch qui avait écrit un article où il disait ce qui agace le plus les antisémites c’est que le Juif a le même aspect que les autres… On le repère difficilement. Et ceci même si certains auraient un type juif comme Hannah Krall les décrit en Pologne – yeux noirs, cheveux bouclés. Certains parlent de nez juif qui n’est pas propre aux juifs.

Au musée de la Diaspora à Tel Aviv dès l’entrée on voyait des photos de différents types d’israéliens venus du monde entier. Aucun n’avait « le type juif »
Effectivement le Noir a beau se rendre le plus occidental possible, être aussi brillant et même plus que les autres, il est toujours reconnaissable. « Je suis noir de peau » chantait Nougaro.

Rentrée chez elle le sujet de La race fera place à un blog sur la vie intitulé Les petites rédemptions de la vie.

En refermant le livre je me suis souvenue d’une discussion à la fin des années soixante avec André Dalmas des Cahiers du Nouveau Commerce à qui je disais que je rêvais d’écrire des romans et qui affirmait que je me situais à l’opposé et que de toute manière le roman c’était fini jusqu’au jour où cela sera démenti. C’est le cas avec Americanah. Un vrai roman avec des histoires d’amour personnelles dans un temps déterminé, dans des lieux divers, le tout sous-tendu par le déroulement de la grande Histoire. Le lecteur en dehors du plaisir ludique en sort enrichi.

©Esther Orner

Texte extrait de Memories 3 ou Mémoires d’une paresseuse (Inédit)