Naissance du mouvement sioniste

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Naissance du  mouvement sioniste, quinzième épisode de notre feuilleton historique “Renaissance d’une nation : Les Juifs de Palestine, de l’Antiquité à l’apparition du mouvement sioniste.”  par Nathan Weinstock. 

A l’époque contemporaine l’idée d’un Retour à Sion va naître dans le sillage du mouvement de Printemps des Nations qui se manifeste au XIXe siècle. Et ce par analogie avec l’apparition de revendications nationales partout en Europe. Le courant  ne tardera pas à se trouver stimulé par la naissance et la propagation de l’antisémitisme moderne.

Parmi les précurseurs du mouvement sioniste on note aussi bien des rabbins, tels Tzvi Hirsh Kalisher ou Yehoudah ’Hay Alkalay de Sarajevo (ce dernier représentant le judaïsme issu de la sphère culturelle islamique) que des penseurs progressistes comme Moses Hess (Rome et Jérusalem, 1862)  qui avait collaboré aux premiers écrits de Karl Marx.

Auteur de l’essai Drichath Tsiyone (« Recherche de Sion », 1862), le rabbin Kalischer avait invité dès 1836 le baron Anschel Rothschild à faire l’acquisition de la terre d’Israël afin de préparer concrètement la venue du Messie. Et en 1860 il fonde une compagnie pour la colonisation agricole de la Terre Sainte, aux côtés des rabbins Yéhouda Alkalaï et Eliahou Guttmacher. De son côté, le rabbin Alkalaï était l’auteur d’un panégyrique de Sir Moses Montefiore, Min’hat Yehoudah (« Offrande à Judah », 1843) ainsi que deux essais préconisant une renaissance juive en Terre Sainte : Goral la-Adonaï (« Un sort pour l’Eternel », 1857 et Chema Yisrael (« Ecoute O Israël », 1861-1862).

De ce foisonnement intellectuel finit par émerger en 1881 le mouvement populaire des ’Hovevei Tsiyone («Amants de Sion ») fondé à Katowice (Russie) par le médecin Léon Pinsker (auteur de l’essai Auto-èmancipation, 1882), association qui entend se placer dans la filière des actions entreprises par Montefiore et qui ne tarde pas à se répandre dans tous les centres juifs.

La fondation de ce mouvement marque la naissance du mouvement sioniste. Et celui-ci va transformer le vieux rêve messianique du Retour à Sion en mouvement politique se donnant pour objet de créer un centre juif  en Eretz-Israël, sans que n’ait encore envisagé à ce moment la forme politique que pourrait revêtir le foyer national envisagé. Un pas de plus sera franchi en 1897 avec la fondation de l’Organisation Sioniste, un an après la parution de l’essai de Théodore Herzl intitulé Der Judenstaat («L’Etat des Juifs »). Lors de son premier Congrès, l’organisation adopte en effet le Programme de Bâle qui énonce comme objectif du sionisme l’établissement « pour le Peuple juif <d’> une patrie en Palestine reconnue par le droit public » (c’est-à-dire par la communauté internationale). Et, tout naturellement, l’organisation sioniste prendra la relève du mouvement d’affirmation nationale qui s’est dessiné au sein du Yichouv, se situant dans la continuité de cette volonté de conquête de l’autonomie politique.

Mais indépendamment même de l’attrait que pouvait exercer la perspective d’un retour vers la terre ancestrale, d’autres facteurs militaient puissamment en faveur d’une affirmation identitaire. Le fait, par exemple, que dans les pays où se trouvaient les plus fortes concentrations juives (notamment – s’agissant de l’Europe – dans l’Empire tsariste et en Roumanie) les Juifs ne jouissaient pas de l’égalité civique, étaient mal intégrés dans la société environnante et se trouvaient en butte aux persécutions et aux discriminations. Et compte tenu également de ce qu’ils y avaient généralement conservé des traits marqués d’auto-organisation ethnico-religieuse  (cloisonnement résidentiel, costume particulier, langue propre, organisation communautaire distincte…), sans oublier l’exclusion des Juifs du mouvement national local dominant et l’antisémitisme virulent, virant aisément au pogrom sanglant, qui y accompagnait le plus souvent la naissance des mouvements nationaux. On ne saurait donc s’étonner qu’un pourcentage élevé des membres de cette minorité se soit aisément reconnu dans la formulation de revendications identitaires.

Il est significatif à cet égard que le grand mouvement socialiste juif, le Bund, fondé en 1897, dont les fondateurs se voyaient uniquement comme une section locale du mouvement socialiste russe sans songer à émettre la moindre revendication particulariste, se verront contraints d’adopter la revendication de l’autonomie nationale-culturelle. Loin d’être une création artificielle,  l’apparition d’une conscience nationale juive reflétait une problématique d’une indéniable acuité.

Nathan WEINSTOCK

Du « Vieux Yichouv » à la nation israélienne : un parcours bimillénaire 

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Pour en savoir plus, lisez le livre de Nathan Weinstock, “Renaissance d’une nation: Les Juifs de Palestine, de l’Antiquité à l’apparition du mouvement sioniste”

Lire la première partie : Du vieux Yichouv à la nation israélienne, un parcours bimillénaire
Lire la deuxième partie : Les communautés de la Diaspora, un attachement indéfectible à la Terre d’Israël
Lire la troisième partie : Présence juive en Terre Sainte et tradition islamique
Lire la quatrième partie : La condition des Juifs de Terre Sainte après la conquête arabe
Lire la cinquième partie : La minorité juive sous les Fatimides, les Croisés puis les Mamelouks
Lire la sixième partie : Le Yichouv après la conquête ottomane
Lire la septième partie : Exaltation messianique et dissidence caraïte
Lire la huitième partie : XIIIe siècle: Les premières vagues d’immigrants, le renouveau du Yichouv 
Lire la neuvième partie : L’exode sépharade vers la Terre Sainte
Lire la dixième partie : Reprise et intensification du mouvement migratoire à partir de 1700
Lire la onzième partie : Les Juifs du Palestine au XVII et XVIIIe siècles
Lire la douzième partie : XIXe siècle: La Palestine, terre d’immigration
Lire la treizième partie : La renaissance de l’hébreu
Lire la quatorzième partie : Naissance d’une communauté