L’homme au complet blanc – du Caire à New York, l’exil d’une famille juive, Lucette Lagnado

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Dans le cadre de mon billet de l’Invité(e), une nouvelle note de lecture d’Esther Orner:

Michèle Stroun m’a offert un livre de Lucette Lagnado qu’elle a publié en 2011. Une traduction de l’anglais – L’homme au complet blanc – du Caire à New York, l’exil d’une famille juive, Édition Metropolis.

Lucette Lagnado met en scène ses parents, leur famille, leurs enfants, des personnages hauts en couleur.

Deux parties à la biographie de son père, qui est également l’autobiographie de l’auteure. Les deux genres sont imbriqués l’un dans l’autre. Chaque livre comporte douze chapitres.

Le premier livre décrit la vie de château de cette famille faisant partie de la bourgeoisie juive bien intégrée dans une Égypte coloniale et cosmopolite. Le père, homme d’affaire élégant, passe ses matinées à la synagogue, ses soirées dans des bars et des restaurants à la mode. Il aime également les jeux du hasard, la bourse. Tout cela pourrait nous sembler contradictoire, mais pas à lui. Sa femme, il la voit à peine. Sa mère originaire d’une grande famille de rabbins de Haleb, régentera jusqu’à sa mort la maison et surtout sa cuisine dans laquelle les abricots, mech-mech, sont indispensables.

Cette vie continuera même après la révolution nassérienne lorsque les Occidentaux seront chassés d’Égypte ainsi que les juifs, surtout à partir de 1948, puis de 1956. Léon, l’homme au complet blanc n’aura aucune envie de quitter sa terre natale. Ses frères et sœurs seront déjà partis en éclaireurs enIsraël ou en Italie et en Amérique. Il décidera de partir seulement quand il aura compris que lui, sa femme et ses enfants sont en danger. En Égypte comme dans tous les pays arabes, les juifs parfois plus anciens que les autochtones, seront rejetés, restreints à l’exil. Ils ne pourront rien emporter, ni leur argenterie, ni leurs bijoux, pas même leur alliance. Seulement des vêtements qui ne leur serviront pas à grand-chose sous d’autres climats. La famille Lagnado emportera vingt-six valises.

Léon, grand homme d’affaire, n’a pas su faire passer une partie de sa richesse. Il a pourtant essayé. Il avait fait dissimuler des bijoux et de l’or dans des pots de confitures que finalement il n’osera pas emporter.

Le deuxième livre est empreint de nostalgie de la terre patrie, du parfum des roses, sans pathos aucun. On pourrait même parler d’une écriture objective décrivant la réalité telle quelle. De la richesse à la pauvreté, d’abord en France puis dans une Amérique pas très accueillante, pragmatique et dure envers ceux qui ne peuvent la servir. Les enfants, eux, deviendront plus tard de vrais américains bien intégrés. La mère Édith, femme cultivée, qui aurait pu travailler dans une bibliothèque, ne travaillera pas, car une femme orientale mariée se doit de rester au foyer et Léon, le père lui sera réduit à vendre des cravates dans le métro et surtout bien décidé à ne jamais s’assimiler à l’Amérique. Il préféra rester le vieil égyptien qu’il était.

« Mon père n’avait pas quitté son vieil imperméable qui était devenu une armure pendant les mois passés à Paris.  Il essayait de se persuader qu’il avait pris la bonne décision. Il était conscient qu’en choisissant les États-Unis à la place d’Israël, il avait abandonné tout espoir de recréer ce qu’il avait perdu. Plus jamais il ne vivrait à quelques pas de ses frères et sœurs, plus jamais toute la famille ne se réunirait autour d’une table comme à Malaka Nazli, les hommes dans leur nouveau pyjama de coton, les femmes dans leur peignoirs élégants, tous les regards convergents vers lui, le Capitaine, le patriarche, pour solliciter son approbation.» (page 203)

On comprend qu’après la mort de ses parents l’auteure qui avait six ans lorsqu’elle a quitté le Caire, devenue grand reporter au Wall Street Journal, a mené une enquête fouillée pour reconstituer la vie de sa famille

J’ai lu jour et nuit ce livre. Je ne pouvais plus m’en détacher. La seconde partie je l’ai lue une boule dans la gorge, les larmes aux yeux. Cette déchéance des juifs séfarades et orientaux liée à un exil forcé avec ses injustices dont on commence seulement cinquante ans plus tard, à parler toujours avec retenue et sans atermoiements, m’est insupportable. Cela me rappelle d’autres exils. D’autres abandons. Une seule consolation, on commence enfin à parler de la récupération des biens de ceux qui ont été obligés de les laisser derrière eux.

©Esther Orner